Protoypes de stratégie révolutionnaire





Le marxisme considère qu’il n’y pas de stratégie universelle. A chaque époque et dans chaque pays, les forces en jeu sont différentes, il faut donc pour chaque époque et selon le développement du pays, un type de stratégie révolutionnaire différente.


La stratégie de type 1


La première stratégie élaborée et pensée de façon sérieuse et scientifique a été celle de Marx et Engels. Leur vie de révolutionnaire n’est pas un ligne droite, mais une succession de chapitres, et le premier chapitre est celui de 1840 à 1848. Durant cette période, ils ont un long parcours intellectuel qui les amène à élaborer la doctrine du socialisme scientifique. La synthèse de tout leur travail se retrouve dans Le manifeste du parti communiste écrit en 1847 et qui décrit les principaux traits de la stratégie de type 1, celle de Marx et Engels pour le mouvement ouvrier.


Une stratégie élaborée scientifiquement part du mouvement historique des forces réelles, sociales, examinées d’un point de vue dynamique (classe montante, classe déclinante), d’après les lois économiques qui sous-tendent l’évolution des classes sociales. C’est donc sur un travail historique et économique que repose la stratégie révolutionnaire.


Résumons en quelques phrases la stratégie de type 1.


Contexte économique : arrivée à maturité du capitalisme en Europe, premières crises industrielles. Le reste du monde est encore arriéré économiquement.


Situation politique : la bourgeoisie est en lutte avec l’aristocratie pour le pouvoir politique, le capitalisme développe le prolétariat industriel. La paysannerie et la petite bourgeoisie déclinent et se transforment en prolétariat.


Force principale : le prolétariat.

1- évolution : classe montante, développée par le capitalisme, et qui recrute dans toutes les autres classes sociales (paysannerie, petite bourgeoisie, et même la bourgeoisie),

2- motif d’action : situation misérable liée au capitalisme et rien à perdre, aspiration au socialisme,

3- organisation : concentration croissante dans les usines qui fait naître des syndicats pour la lutte économique (grèves, manifestations),

4- but : passage de la lutte de l’ouvrier isolé contre le capitaliste, à la lutte économique organisée. Passage de la lutte économique à la lutte politique, au parti révolutionnaire et à la révolution.


Forces de réserve : objectif, obtenir la neutralité ou le soutien des réserves,

1- des intellectuels de la bourgeoisie conscients du mouvement historique ou tombés dans le prolétariat qui deviennent les penseurs du mouvement ouvrier,

2- une partie de la petite bourgeoisie consciente de son déclassement imminent,

3- le prolétariat des autres pays.


Classes ennemies :

1- adversaire principal : la bourgeoisie,

2- adversaire secondaire : l’aristocratie.

3- adversaires potentiels : petite bourgeoisie, paysannerie riche (en France).


Obstacles :

1- préjugés religieux,

2- chauvinisme national.


Étapes historiques :

1- révolution bourgeoise : soutenir la bourgeoisie contre l’aristocratie afin de réduire la lutte à deux camps opposés (bourgeoisie et prolétariat). Prélude immédiat à la révolution prolétarienne.

2- révolution prolétarienne : l’Angleterre, la France et l’Allemagne sont à peu près au même stade de développement historique et peuvent voir la révolution prolétarienne vaincre presque au même moment,

3- les crises industrielles, qui reviennent inévitablement et de façon toujours plus importante, créent des fenêtres de tir pour la révolution. La révolution ne peut pas avoir lieu pendant une période de prospérité mais uniquement pendant une période de crise.


Voilà quels sont les principaux traits de la stratégie développée par Marx et Engels au tournant des années 1840. Et ils tentèrent d’appliquer cette stratégie. Conformément à leur plan, ils participèrent à la révolution bourgeoise en Allemagne entre 1847 et 1848. Mais la bourgeoisie a été lâche face à l’aristocratie, et la révolution bourgeoise a échoué. De plus, la doctrine de Marx était alors presque inconnue à cette époque. Ce qui dominait était alors était toutes les formes de socialisme critiquées par Marx dans le chapitre III de son manifeste (socialisme petit bourgeois, socialisme bourgeois, socialisme utopique).


Il y eut donc un nouveau chapitre dans la vie de Marx et Engels, qui correspond à nouveau chapitre dans l’histoire du mouvement ouvrier. De 1848 à 1871, Marx et Engels, qui ont fui la répression qui avait lieu en Allemagne, ont approfondi leur théorie. Marx, qui s’était jusque là beaucoup occupé de philosophie, s’est concentré ensuite sur l’économie et l’analyse du mode de production capitaliste. En même temps, la doctrine de Marx est devenue peu à peu dominante en Allemagne, mais elle était presque inconnue en France quand a éclaté en 1871 la Commune de Paris.


Les conditions objectives du mouvement ouvrier se sont considérablement améliorées, la classe ouvrière a vu son nombre augmenter, et les crises du capitalisme se sont aggravées. Mais les conditions subjectives n’étaient pas présentes. En France, l’idéologie petite bourgeoise de Proudhon dominait encore. Son influence sur les communards ? Absence de résolution politique, pas de direction du mouvement politique, une dictature du prolétariat trop timide. Ajouté à cela que la paysannerie française était devenue propriétaire de la terre en 1792, et donc devenue conservatrice, et voilà le prolétariat privé de soutien de la paysannerie, encore majoritaire en France en 1871.


L’ère impérialiste


Ce dernier chapitre révolutionnaire ferme définitivement en Europe occidentale le champ d’application de la stratégie de type 1. En effet, l’apparition de l’impérialisme change complètement les conditions objectives. A partir des années 1880, l’Angleterre, la France et l’Allemagne (ainsi que peu de temps après, les États-Unis), entrent de plein pied dans le stade suprême du capitalisme, l’impérialisme. La domination coloniale du monde par l’Europe se transforme en domination financière, les monopoles français, anglais et allemands investissent leurs capitaux sur toute la planète.


Objectif ? Délocaliser les principales branches de production industrielle dans des pays où le taux de profit est plus élevé (pays pas encore développés). Faire revenir un sur-profit de cette exploitation des semi-colonies.


Conséquence ? Disparition progressive des principales industries en Europe, qui vivait désormais de plus en plus sur une rente financière. Tendance à la polarisation du monde entre pays producteurs (semi-colonies) et pays consommateurs (pays impérialistes) où :


- le prolétariat industriel diminue en nombre mais voit son niveau de vie augmenter (aristocratie ouvrière, prolétariat bourgeois),

- le prolétariat des services augmente en nombre mais voit également son niveau de vie augmenter,

- de manière générale le prolétariat s’embourgeoise et se crée temporairement une classe moyenne,

- seuls les pays impérialistes les plus puissants peuvent acheter leur prolétariat et l’embourgeoiser.


Cela ne s’est pas produit pas à partir des années 1970 mais dès les années 1900.


Conséquences sur la lutte économique :


- les syndicats deviennent des relais de la domination bourgeoise (corruption des dirigeants syndicaux),

- la lutte économique n’est plus incompatible avec le capitalisme, les capitalistes accordent eux-mêmes à leurs esclaves des « acquis sociaux » car ils en ont les moyens et cela achète la paix sociale.


Conséquences sur la lutte politique :


- une partie importante du prolétariat s’embourgeoise et ses aspirations passent du socialisme au réformisme,

- victoire du social-chauvinisme, la couche du prolétariat privilégiée par l’impérialisme de son propre pays se range du côté de la bourgeoisie contre le prolétariat des autres pays (première guerre mondiale),

- l’opportunisme et le réformisme (idéologies jusque là petites bourgeoises ou bourgeoises) fusionnent avec le mouvement ouvrier embourgeoisé et l’impérialisme de leur pays (social-impérialisme, IIème internationale) et l’emportent sur le marxisme.


Dans les pays impérialistes, les conditions objectives pour la révolution prolétarienne disparaissent peu à peu. Cette situation est temporaire, mais Marx, Engels et Lénine l’avaient déjà parfaitement analysée. Voir leurs citations sur ce sujet, que je ne cite pas directement ici afin d’éviter d’alourdir le texte.


Par conséquent, dans tous les pays d’Europe occidentale et aux États-Unis, la stratégie de type 1 est périmée.


La Russie en revanche était un pays retardataire sur l’Europe. Dans ce pays, la stratégie de type 1 n’était pas périmée mais nécessitait jusque quelques ajustements. La Russie, à partir de 1860, a en effet parcouru le même chemin que l’Europe, avec quelques décennies de retard.


Par conséquent toute la stratégie de Marx et Engels, qui avait échoué en 1848 et en 1870 n’était plus valable pour l’Europe impérialiste, mais pouvait encore être adaptée pour les pays retardataires. La Russie de 1880 apparaissait donc comme une nouvelle Allemagne de 1840, un nouveau terrain pour essayer ce qui n’avait pas marché en Europe. A une différence près, c’est que quand le marxisme arrive en Russie, il est déjà une idéologie très développée et l’idéologie dominante au sein du socialisme. C’est la raison pour laquelle les communistes russes ont réussi là où Marx et Engels avaient échoué. En 1848 en Allemagne, le marxisme est faible. En 1917 en Russie, le marxisme est fort. Les conditions objectives (économiques, sociales) de l’Europe de 1840 et de la Russie de 1900 étaient à peu près les mêmes. C’est dans les conditions subjectives, que se trouvait la différence.


La stratégie de type 1 et demi


La stratégie de type 1, c’est à dire celle développée par Marx et Engels pour le mouvement ouvrier européen des années 1840, et valable jusque dans les années 1870, est devenue périmée pour l’Europe à partir des années 1880, quand l’impérialisme est apparu.


En revanche, en Russie, cette stratégie pouvait encore servir, car la Russie, pays retardataire, parcourait avec plusieurs décennies de retard le même parcours que l’Europe occidentale des années 1840. La stratégie des communistes d’Europe occidentale des années 1840 pouvait donc être utilisée aussi en Russie à partir des années 1880.


Mais cette stratégie devait être adaptée au nouveau contexte mondial. Voici donc la nouvelle stratégie, j’ai mis en évidence les changements par rapport à la stratégie de Marx et Engels.


Résumons en quelques phrases la stratégie de type 1 et demi, valable pour la Russie à partir des années 1880, ou tout pays retardataire à la situation similaire.


Contexte économique :

entrée de l’Europe occidentale et des États-Unis dans le stade impérialiste. Les investissements des pays impérialistes vers l’extérieur développent le capitalisme dans le monde entier, et notamment en Russie

.


Situation politique : la bourgeoisie est en lutte avec l’aristocratie pour le pouvoir politique, le capitalisme développe le prolétariat industriel. La paysannerie et la petite bourgeoisie déclinent et se transforment en prolétariat.


Force principale : le prolétariat.

1- évolution : classe montante, développée par le capitalisme, et qui recrute dans toutes les autres classes sociales (paysannerie, petite bourgeoisie, et même la bourgeoisie),

2- motif d’action : situation misérable liée au capitalisme et rien à perdre, aspiration au socialisme,

3- organisation : concentration croissante dans les usines qui fait naître des syndicats pour la lutte économique (grèves, manifestations),

4- but : passage de la lutte de l’ouvrier isolé contre le capitaliste, à la lutte économique organisée. Passage de la lutte économique à la lutte politique, au parti révolutionnaire et à la révolution.



5- l’expérience politique des masses (passage au pouvoir des réformistes), comme condition nécessaire à la victoire des communistes.

(Lire, La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », chapitre 9

et Lettre de Engels à Bebel du 6 juin 1884).


Forces de réserve : objectif, obtenir la neutralité ou le soutien des réserves,



1- la paysannerie pauvre (semi-prolétariat) qui est exploitée par les koulaks,

2- une partie de la petite bourgeoisie consciente de son déclassement imminent,

3- le prolétariat des autres pays,


Classes ennemies :

1- adversaire principal : la bourgeoisie,

2- adversaire secondaire : l’aristocratie.

3- adversaires potentiels : petite bourgeoisie, paysannerie riche (koulaks<).


Obstacles :

1-préjugés religieux,

2- chauvinisme national,

3- situation nationale complexe dans l’empire russe.


Étapes historiques :

1- révolution bourgeoise : soutenir la bourgeoisie contre l’aristocratie afin de réduire la lutte à deux camps opposés (bourgeoisie et prolétariat). Prélude immédiat à la révolution prolétarienne. Une guerre peut-être le déclencheur de la révolution.

2- révolution prolétarienne :

le développement inégal du capitalisme rend peu probable la victoire simultanée de la révolution dans tous les pays. Révolution mondiale souhaitable, mais stratégie de repli temporaire nécessaire : le socialisme dans un seul pays.



3- si la victoire du socialisme ne se fait que dans un seul pays, les nouvelles forces de réserve doivent permettre de résister à l’encerclement capitaliste. Ces forces de réserve sont les révolutions démocratiques bourgeoises dans les semi-colonies (Chine, Turquie, etc.), et le prolétariat des pays impérialistes dont il faut obtenir le soutien. Pour pouvoir mobiliser ces réserves et combattre la IIème internationale corrompue par l’impérialisme : création de la IIIème internationale.


Comme on le voit, la stratégie de type 1 et demi des communistes russes conserve l’essentiel de la stratégie de type 1 développée par Marx et Engels. Les modifications tiennent compte des particularités dans le développement du capitalisme en Russie (notamment dans l’agriculture) ainsi que le nouveau contexte mondial, qui rendait probable la victoire du socialisme dans un seul pays. Si vous doutez du fait que c’est bien Lénine qui a inventé la théorie du socialisme dans un seul pays, lisez donc les pages 40 à 44 du dossier que j’ai écrit sur L’histoire du socialisme en Russie. Vous y verrez que ce n’est pas à Staline qu’on doit la théorie du socialisme dans un seul pays, mais à Lénine, dès 1915.


Le problème est que la plupart des gens ne lisent pas Lénine, or Lénine n’a pas écrit que pour éclairer le mouvement révolutionnaire en Russie. Il a aussi brillamment analysé la situation des pays impérialistes. Par exemple sur la situation de la France, aujourd’hui de nombreux communistes n’ont pas compris le dixième de ce qu’avait déjà compris Lénine il y a plus de 100 ans. Quiconque veut comprendre doit lire. Et qui n’a pas lu L’impérialisme et la scission du socialisme ne peut pas comprendre la stratégie de type 2, adaptée aux pays impérialistes comme la France aujourd’hui.


La stratégie de type 2


Dans L’impérialisme et la scission du socialisme, Lénine ne donne pas toutes les réponses, mais il fait déjà une analyse de la situation, et propose quelques solutions. Or il faut bien réfléchir à ces propositions, car elles entrent en contradiction avec certaines idées que nous avons en général sur la stratégie à suivre, en plus d’aller évidemment à l’encontre de tous les préjugés réformistes et opportunistes qui sont encore très forts parmi certaines personnes qui se réclament du communisme aujourd’hui (heureusement nous avons progressé).


Contexte économique : les pays impérialistes déclinants (France, Angleterre, Allemagne, États-Unis), par leurs investissements, ont développé des pays comme la Chine et l’Inde qui sont devenus des pays impérialistes et qui sont en train de renverser le rapport de force en leur faveur.


Robotisation et destruction d’emplois dans tous les secteurs. Crises financières provoquées par les crises industrielles.


Situation politique : la bourgeoisie des pays impérialistes montants (aujourd’hui la Chine) se crée une classe moyenne et achète la paix sociale à l’aide de la rente financière mondiale (sur le dos d’autres peuples), comme l’occident le faisait jusque là.


La bourgeoisie des pays impérialistes déclinants, au contraire, voit sa rente financière diminuer, et n’a plus les moyens d’entretenir une classe moyenne (destruction des « acquis sociaux », jusque là accordés généreusement, baisse du niveau de vie, etc.). Plus rien ne compense la loi du capitalisme qui fait que le salaire du travailleur est le minimum nécessaire à sa survie. Retour en apparence aux premières heures du capitalisme (misère, pauvreté de masse, etc.).


Force principale : le prolétariat (pas nécessairement le prolétariat industriel). Prolétariat au sens romain du terme (citoyen pauvre).

1- évolution : classe montante, qui recrute principalement dans la petite bourgeoisie, la classe moyenne, le prolétariat bourgeois (issu de l’impérialisme) en déclin,

2- motif d’action : situation misérable liée au capitalisme et rien à perdre, aspiration au socialisme,

3- organisation : ?????

4- but : les communistes doivent répandre leur influence au sein des organisations du prolétariat pour passer à la lutte politique et à la révolution. Mais ces organisations n’existent pas encore. Peut-être faudra-t-il les créer.

5- l’expérience politique des masses (passage au pouvoir des réformistes), comme condition nécessaire à l’existence-même d’un mouvement communiste.


Forces de réserve : objectif, obtenir la neutralité ou le soutien des réserves,

1- une partie de la petite bourgeoisie consciente de son déclassement imminent,

2- le prolétariat des autres pays.


Classes ennemies :

1- adversaire principal : la bourgeoisie,

2- adversaires potentiels : la classe moyenne.


Obstacles :



- dispersion géographique du prolétariat,



- la seule forme d’organisation de masse connue (les syndicats) est corrompue,



- embourgeoisement du prolétariat (qui recule mais est encore présent),



- paix sociale achetée (allocations pour les pauvres), argent facile (trafic de drogue),



- affaiblissement moral et intellectuel (drogue, propagande),



- division ethnique et religieuse (prolétariat blanc et prolétariat issu de l’immigration),



- effondrement de l’URSS, la propagande sur l’histoire de l’URSS (« millions de morts »),



- domination presque sans partage du réformisme et du révisionnisme


Étapes historiques :



1- Crise économique et déclin de notre impérialisme qui font monter la pauvreté et la misère et décliner la classe moyenne : les conditions objectives peuvent à nouveau être réunies,



2- Construction d’un mouvement communiste à partir de la situation concrète en combattant tous les obstacles. Travail d’éducation, de lutte théorique, comme prélude aux victoires pratiques.






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