Les grands principes du marxisme-léninisme



« Il arrive aujourd'hui à la doctrine de Marx ce qui est arrivé plus d'une fois dans l'histoire aux doctrines des penseurs révolutionnaires et des chefs des classes opprimées en lutte pour leur affranchissement. Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d'oppresseurs les récompensent par d'incessantes persécutions; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d'en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d'entourer leur nom d'une certaine auréole afin de "consoler" les classes opprimées et de les mystifier; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu , on l'avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire. C'est sur cette façon d'"accommoder" le marxisme que se rejoignent aujourd'hui la bourgeoisie et les opportunistes du mouvement ouvrier. On oublie, on refoule, on altère le coté révolutionnaire de la doctrine, son âme révolutionnaire. On met au premier plan, on exalte ce qui est ou paraît être acceptable pour la bourgeoisie. »

« Devant cette situation, devant cette diffusion inouïe des déformations du marxisme, notre tâche est tout d'abord de rétablir la doctrine de Marx »

« Pour cela, il est nécessaire d'emprunter toute une série de longues citations aux oeuvres mêmes de Marx et d'Engels. Sans doute ces longues citations alourdiront-elles l'exposé et ne contribueront-elles nullement à le rendre plus populaire. Mais il est absolument impossible de s'en dispenser. Tous les passages ou, du moins, tous les passages décisifs des oeuvres de Marx et d'Engels sur l'Etat doivent absolument être reproduits aussi complètement que possible afin que le lecteur puisse lui-même se représenter l'ensemble des conceptions des fondateurs du socialisme scientifique et le développement de ces conceptions, et aussi pour que leur déformation par le "kautskisme" aujourd'hui prédominant soit démontrée, documents à l'appui, et mise en évidence. »

Lénine, L’état et la révolution, 1917





Qu’est-ce que la démocratie bourgeoise ?

Quelles sont les conditions du succès de la révolution ?

Qu’est-ce que la dictature du prolétariat ?

La révolution mondiale et le socialisme dans un seul pays

La société communiste

Lénine et Trotsky







Qu’est-ce que la démocratie bourgeoise ?

Nous sommes en « démocratie », nous sommes « libres ».

D’après Lénine, la démocratie bourgeoise « proclame la liberté pour tous, prétend être l'expression de la volonté de tous, nie être un Etat de classe »1. Mais tel n’est pas le point du vue du marxisme. D’après Engels, nous ne vivons que dans « l'apparence de la liberté »2.

Le marxisme distingue l’apparence et le fond du système politique bourgeois. D’après Lénine, « cette démocratie est toujours confinée dans le cadre étroit de l'exploitation capitaliste et, de ce fait, elle reste toujours, quant au fond, une démocratie pour la minorité, uniquement pour les classes possédantes, uniquement pour les riches »3.

La démocratie prétend que le suffrage universel donne le pouvoir au peuple. D’après Engels au contraire, « la classe possédante règne directement au moyen du suffrage universel »4. Marx remarquait que le seul droit du peuple en démocratie bourgeoise est de « décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait représenter et fouler aux pieds le peuple au Parlement »5. Les élections ne peuvent donc pas changer les choses d’après Engels, « Le suffrage universel est donc l'index qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peut être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l'État actuel »4.

« Le suffrage universel, l'Assemblée constituante, le Parlement, ne sont que la forme, une sorte de lettre de change, qui ne changent rien au fond »1, écrivait Lénine. En parlant de la démocratie, Engels remarque comment « La richesse y exerce son pouvoir d'une façon indirecte. D'une part, sous forme de corruption directe des fonctionnaires (…) d'autre part, sous forme d'alliance entre le gouvernement et la Bourse »4. Les véritables gouvernants sont les banquiers selon Lénine, « L'"union personnelle" des banques et de l'industrie est complétée par l'"union personnelle" des unes et des autres avec le gouvernement. »6 à tel point que « la république française est une monarchie financière »6. D’après Lénine, « La force du capital est tout, la Bourse est tout ; le Parlement, les élections ne sont que des marionnettes, des fantoches.. »1. Pouvoir du peuple en paroles, la démocratie bourgeoise s’avère en fait être le pouvoir des riches. « La démocratie est (…) au fond, rien que de l'hypocrisie »2, notait Engels.

La démocratie bourgeoise s’appuie sur les principes des droits de l’homme. D’après Marx, « les « droits de l'homme », distincts des « droits du citoyen, » ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise »7. L’autre grande devise de la démocratie bourgeoise est la liberté de la presse. Cette liberté, n’est d’après Lénine que « la faculté pour les riches de corrompre la presse »8. « Tant qu'il y a des classes, liberté et égalité des classes sont une duperie bourgeoise. »12.

Ce que nous appelons la démocratie bourgeoise est donc la forme hypocrite de la dictature de la bourgeoisie. D’après Lénine, « La forme que revêt la domination de l'Etat peut différer : le capital manifeste sa puissance d'une certaine façon là où existe une certaine forme, d'une autre façon là où la forme est autre ; mais, somme toute, le pouvoir reste aux mains du capital »1, « Du moment qu'il existe, le capital règne sur toute la société, et aucune république démocratique, aucune loi électorale n'y change rien. »1.

Lénine en arrivait à cette vérité fondamentale du marxisme, « Les formes d'Etats bourgeois sont extrêmement variées, mais leur essence est une : en dernière analyse, tous ces Etats sont, d'une manière ou d'une autre, mais nécessairement, une dictature de la bourgeoisie. »3, « Quelles que soient les formes revêtues par la république, fût-elle la plus démocratique, si c'est une république bourgeoise (...) cet Etat est une machine qui permet aux uns d'opprimer les autres. »1.

D’après Engels, c’est la forme qui prétend être démocratique qui est « le pire esclavage possible »2, « la pire servitude »2. Engels considérait qu’il était préférable d’avoir « un esclavage régulier - c'est-à-dire un despotisme non dissimulé »2 plutôt qu’une « fausse liberté »2. C’est pourquoi d’après Engels, « la démocratie doit finalement être réduite en pièces. »2.

Lénine allait même jusqu’à dire que la forme hypocrite était en réalité la plus violente, « cette domination du capitalisme est d'autant plus brutale, d'autant plus cynique que la république est plus démocratique »1, « c'est précisément dans les républiques les plus démocratiques que règnent en réalité la terreur et la dictature de la bourgeoisie, terreur et dictature qui apparaissent ouvertement chaque fois qu'il semble aux exploiteurs que le pouvoir du capital commence à être ébranlé. »1.

Lorsque le prolétariat commence à représenter une menace, les capitalistes « ont recours à des mesures extrêmes de résistance »9. Lénine notait comment « cela épouvante les intellectuels »9, qui veulent « revenir à la « politique conciliatrice » »9. Les conciliateurs refusent d’admettre la guerre civile entre le prolétariat et la bourgeoisie, et d’après eux, « on ne saurait, paraît-il refuser les alliances avec la bourgeoisie progressive, social-réformatrice, contre les réactionnaires. »10.

Mais la réalité, c’est que tout cela ne sont que des « préjugés bourgeois »11 et une « trahison politique envers le prolétariat »11. Car d’après Lénine, « il n'y a pas de milieu entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat. Tous les rêves d'une solution intermédiaire ne sont que lamentations réactionnaires de petits bourgeois. »11. En effet, « ce n'est pas par des votes mais par la guerre civile que se tranchent toutes les questions politiques sérieuses à l'heure où l'histoire a mis à l'ordre du jour la dictature du prolétariat. »12. « Ou bien la terreur blanche, la terreur bourgeoise formule américaine, anglaise (Irlande) : italienne (les fascistes), allemande, hongroise et autres. Ou bien la terreur rouge, prolétarienne. Il n'y a pas de milieu, il n'y a pas et il ne peut y avoir de « troisième » solution. »13.

C’est pourquoi d’après Lénine, « nous ne pouvons que nous réjouir de ces mesures extrêmes de résistance de la part des exploiteurs, car nous attendons la virilité du prolétariat »9, « Plus la résistance des exploiteurs sera acharnée, et plus leur écrasement, par les exploités sera énergique, inflexible, impitoyable, efficace. »9, car il faut que « les yeux des ouvriers s'ouvrent »1. « pour se tourner résolument vers le communisme »14, les ouvriers « ont dû éprouver à leurs dépens (...) le caractère inévitable de la dictature des ultra-réactionnaires (Kornilov en Russie, Kapp et consorts en Allemagne), seule alternative en face de la dictature du prolétariat »14.

[1] : Lénine, De l’État, 1919

[2] : Friedrich Engels, Progrès de la réforme sociale sur le continent, 1843

[3] : Lénine, L’État et la révolution, 1917

[4] : Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété et de l’État, 1884

[5] : Karl Marx, La guerre civile en France, 1871

[6] : Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916

[7] : Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919

[8] : Karl Marx, La question juive, 1843

[9] : Lénine, Ceux qui sont effrayés par la faillite de l'ancien et ceux qui luttent pour le nouveau, 1917

[10] : Lénine, Marxisme et révisionnisme, 1908

[11] : Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919

[12] : Lénine, Les tâches de la III° Internationale, 1919

[13] : Lénine, Sur l’impôt en nature, 1921

[14] : Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), 1920





Quelles sont les conditions du succès de la révolution ?

La révolution suit des lois bien précises.

Premièrement, il faut une crise économique. « Les crises économiques », sont d’après Engels, « le plus puissant levier de toute révolution autonome du prolétariat »1. A propos de la révolution de 1848, Marx nota comment la « crise générale du commerce et de l'industrie en Angleterre » « hâta l'explosion de la révolution »2. « Les ravages causés dans le commerce et l'industrie par la crise économique rendaient encore plus insupportable l'omnipotence de l'aristocratie financière. »2. D’après Marx, dans les périodes de « prospérité générale »2, « on ne saurait parler de véritable révolution. »2. « Une telle révolution n'est possible que dans les périodes ou ces deux facteurs, les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises entrent en conflit les unes avec les autres. »2. « Une nouvelle révolution ne sera possible qu'à la suite d'une nouvelle crise, mais l'une est aussi certaine que l'autre. »2.

C’est pourquoi Engels déplorait les périodes de prospérité car les capitalistes « utilisent ici la prospérité, ou la semi- prospérité, pour acheter le prolétariat »3. A cause de « la prospérité temporaire », « les ouvriers semblent être devenus complètement bourgeois après tout. »4. Les perspectives du mouvement prolétarien ne peuvent redevenir bonnes qu’après « un châtiment sévère par les crises »4.

D’après Lénine, « la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant exploités et exploiteurs) »5, « La loi fondamentale de la révolution, confirmée par toutes les révolutions et notamment par les trois révolutions russes du XX° siècle, la voici : pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l'impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C'est seulement lorsque "ceux d'en bas" ne veulent plus et que "ceux d'en haut" ne peuvent plus continuer de vivre à l'ancienne manière, c'est alors seulement que la révolution peut triompher. »5.

Deuxièmement, les révolutions n’éclatent et ne réussissent que dans les pays faibles. Il a souvent été dit que le capitalisme développait le prolétariat, la classe révolutionnaire qui renversera le capitalisme. Et en effet, « Le prolétariat exécute la sentence que la propriété privée prononce contre elle-même en engendrant le prolétariat »6, « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables »7.

Mais le problème s’est compliqué quand les pays capitalistes avancés sont devenus des parasites exploitant le reste du monde. Lénine évoque « une caractéristique négative dans le mouvement ouvrier européen, qui ne peut pas faire peu de mal à la cause prolétarienne, et pour cette raison devrait recevoir une attention sérieuse »8. « en raison de la politique coloniale étendue », la société ne repose plus sur « le prolétaire européen », « ce n'est pas son travail, mais le travail des indigènes pratiquement asservis dans les colonies, qui maintient toute la société »8.

Marx et Engels ont signalé pendant des décennies ce phénomène en Angleterre.

En 1858, Engels notait déjà l’influence néfaste du monopole commercial anglais sur le mouvement ouvrier. Engels remarquait comment « le prolétariat anglais s'embourgeoise de plus en plus et que cette nation, la plus bourgeoise de toutes, veut donc apparemment, en venir à posséder une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois à côté de la bourgeoisie. Il va sans dire que pour une nation qui exploite le monde entier c'est assez normal. Seules quelques années très mauvaises pourraient y remédier »9. Les surprofits du monopole commercial anglais permettaient à la bourgeoisie de corrompre le mouvement ouvrier, notamment grâce aux syndicats. Marx notait comment « La classe ouvrière anglaise a été progressivement démoralisée de plus en plus profondément par la corruption depuis 1848 »10, « Leur direction était complètement confiée aux dirigeants syndicaux corrompus »10.

Engels constate « amélioration durable du niveau de vie »12 de certaines couches d’ouvriers auxquels la bourgeoisie accordait des avantages, « sur dix grèves qu'ils mènent, neuf sont provoquées par les industriels eux-mêmes dans leur propre intérêt »12. La bourgeoisie a ainsi créé le mythe des acquis sociaux. Engels montre comment en Angleterre, la bourgeoisie « reconnaît les syndicats et les grèves comme des facteurs légitimes, a renoncé à la lutte pour une journée de travail illimitée et a donné le vote à la masse des travailleurs les mieux placés »13.

Engels résumait ainsi la situation de cette couche d’ouvriers privilégiés, « ce ne sont pas seulement leurs employeurs qui sont satisfaits d'eux, mais eux mêmes qui sont également très contents de leurs employeurs. Ils constituent une aristocratie à l'intérieur de la classe ouvrière; ils sont parvenus à conquérir une situation relativement confortable et cette situation ils l'acceptent comme définitive. Ce sont les travailleurs modèles des sieurs Leone Levi et Giffen (et aussi de ce bon bourgeois de Lujo Brentano) et en fait, ils sont très gentils et nullement intraitables pour un capitaliste raisonnable en particulier et pour la classe capitaliste en général. »12.

Dans cette situation, les ouvriers anglais n’aspiraient plus à la révolution, mais seulement à des améliorations de salaires. « Depuis plusieurs années (et à l'heure actuelle), le mouvement ouvrier anglais décrit désespérément un cercle étroit de grèves pour des salaires plus élevés et des heures plus courtes, non pas comme un expédient ou un moyen de propagande et organisation mais comme but ultime. »11. La lutte économique était devenue l’horizon indépassable, au point que « Les syndicats interdisent même toute action politique sur le principe et dans leurs chartes, et interdisent ainsi la participation à toute activité générale de la classe ouvrière en tant que classe. »11. Engels ne voyait donc en Angleterre aucun mouvement socialiste, « Les travailleurs sont divisés politiquement en conservateurs et en radicaux libéraux »11, ni même de mouvement ouvrier, « aucun mouvement ouvrier au sens continental n'existe à ce jour ici »11.

Lénine insistait sur le fait que c’est la situation privilégiée d’un pays qui « fournit la base matérielle et économique pour infecter le prolétariat »8. Lénine conclut que dans les pays impérialistes les plus forts, le prolétariat « est incapable de renverser les exploiteurs. »8.

A propos des perspectives du mouvement ouvrier anglais, Engels montrait qu’il ne renaîtrait qu’après la fin de la suprématie de l’Angleterre sur le marché mondial, « un mouvement ouvrier vraiment général ne naîtra que lorsque les travailleurs sentiront que le monopole mondial de l'Angleterre est brisé. »13. En effet, « La participation à la domination du marché mondial était et est la base de la nullité politique des travailleurs anglais. »13.

Les pays capitalistes avancés ne profitent que temporairement de cette situation. Tant que l’Angleterre imposait son monopole commercial et colonial au reste du monde, la classe ouvrière anglaise profitait de ces avantages, « Mais une fois que l'Amérique et la concurrence unifiée des autres pays industriels ont fait une brèche décente dans ce monopole (et en fer cela arrive rapidement, malheureusement pas encore pour le coton), vous verrez quelque chose ici. »13. En effet, de nouvelles puissances émergent inévitablement, cherchent à « procéder à un repartage des colonies par la violence »14. Lénine explique que « les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes) » finissent par être renversées par « les nouveaux pays impérialistes »14.

La révolution ne peut donc réussir que dans un pays impérialiste en déclin, qui ne peut plus assurer un niveau de vie important à ses travailleurs. « La vérité, la voici : tant que le monopole industriel anglais a subsisté, la classe ouvrière anglaise a participé jusqu'à un certain point aux avantages de ce monopole. »15, « Et c'est la raison pour laquelle, il n'y a pas eu en Angleterre de socialisme depuis la mort de l'owenisme. Avec l'effondrement de ce monopole, la classe ouvrière anglaise perdra cette position privilégiée. Elle se verra alignée un jour, - y compris la minorité dirigeante et privilégiée - au niveau des ouvriers de l'étranger. Et c'est la raison pour laquelle le socialisme renaîtra en Angleterre. »15.

Troisièmement, il ne suffit pas que les privilèges accordés au prolétariat disparaissent pour que la révolution réussisse. Staline prenait l’exemple d’un petit patron cordonnier qui tombait dans le prolétariat. « la situation de ce cordonnier est déjà prolétarienne, mais sa conscience ne l'est pas encore ; elle est entièrement petite – bourgeoise. »16. « le changement de la situation matérielle du cordonnier entraîne, en fin de compte, un changement dans sa conscience : d'abord sa situation matérielle a changé, puis, quelque temps après, c'est sa conscience qui change en conséquence. »16. Entre le changement de la situation de matérielle et le changement de conscience, il faut du temps car la conscience retarde toujours sur la réalité.

Le rôle d’un parti d’avant-garde est d’élaborer et de répandre les idées du communisme pour accélérer la révolution. Mais la propagande ne suffit pas. En effet, la majorité du prolétariat n’apprend que par l’expérience politique et suit d’abord les réformistes. « De ce que la majorité des ouvriers d'Angleterre suit encore les Kérensky ou les Scheidemann anglais; de ce qu'elle n'a pas encore fait l'expérience du gouvernement de ces hommes, expérience qui a été nécessaire à la Russie et à l'Allemagne pour amener le passage en masse des ouvriers au communisme »17.

Accélérer le passage au pouvoir des partis réformistes est donc une étape de la révolution, elle défait les illusions du prolétariat. « Agir autrement, c'est entraver l'œuvre de la révolution, car si un changement n'intervient pas dans la manière de voir de la majorité de la classe ouvrière, la révolution est impossible; or ce changement, c'est l'expérience politique des masses qui l'amène, et jamais la seule propagande. »17. Engels montrait que « Nous ne pouvons détourner les masses des partis libéraux [équivalent actuel des réformistes], tant que ceux-ci n'ont pas eu l'occasion de se ridiculiser dans la pratique, en arrivant au pouvoir et en démontrant qu'ils sont des incapables. »18. « Nous sommes toujours, comme en 1848, l'opposition de l'avenir et nous devons donc avoir au gouvernement le plus extrême des partis actuels avant que nous puissions devenir vis-à-vis de lui l'opposition actuelle. »18.

Tant que toutes ces conditions ne sont pas réunies, la révolution ne peut pas l’emporter. « ne jouez jamais avec l'insurrection si vous n'êtes pas décidés à affronter toutes les conséquences de votre jeu »17. Il faut savoir utiliser les méthodes légales lors des périodes de développement pacifique de la lutte des classes. « Aujourd'hui, la situation n'est pas révolutionnaire, il n'y a pas de conditions pour une effervescence parmi les masses, pour l'intensification de leur activité; aujourd'hui, on te met dans les mains un bulletin de vote, - prends-le, sache t'organiser pour en frapper tes ennemis, et non pour envoyer au Parlement, à de bonnes petites places, des hommes qui s'accrochent à leur fauteuil par peur de la prison. »18.

Lorsque les conditions sont réunies pour que la révolution réussisse, « une fois entrés dans la carrière révolutionnaire, agissez avec la plus grande détermination et prenez l'offensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé ; il est ruiné avant de s'être mesuré avec l'ennemi. Attaquez vos ennemis à l'improviste, pendant que leurs troupes sont éparpillées ; faites en sorte de remporter tous les jours de nouveaux succès, si petits soient-ils ; maintenez l'ascendant moral que vous aura valu le premier soulèvement victorieux ; ralliez autour de vous les éléments flottants qui toujours suivent l'impulsion la plus forte et se rangent toujours du côté le plus sûr ; forcez vos ennemis à battre en retraite avant qu'ils aient pu réunir leurs forces contre vous ; suivant le mot de Danton, le plus grand maître en tactique révolutionnaire connu jusqu'ici : de l'audace, de l'audace, encore de l'audace ! »17. « Demain, on te retire ton bulletin de vote, on te met entre les mains un fusil et un magnifique canon à tir rapide, équipé selon le dernier mot de la technique, - prends ces engins de mort et de destruction, n'écoute pas les pleurnicheurs sentimentaux qui redoutent la guerre. Il reste de par le monde trop de choses qui doivent être anéanties par le fer et par le feu pour l'affranchissement de la classe ouvrière. Et si la colère et le désespoir grandissent dans les masses, s'il se crée une situation révolutionnaire, prépare-toi à fonder de nouvelles organisations et à mettre en action ces si utiles engins de mort et de destruction contre ton gouvernement et ta bourgeoisie. »18.

[1] : Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845

[2] : Karl Marx, La lute des classes en France, L’abolition du suffrage universel en 1850, 1850

[3] : Lettre de Engels à Marx, 5 janvier 1851

[4] : Lettre de Engels à Marx, 24 septembre 1852

[5] : Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), 1920

[6] : Karl Marx, La sainte famille, 1844

[7] : Karl Marx, Le manifeste du parti communiste, 1847

[8] : Lénine, Le Congrès socialiste international à Stuttgart (Proletari), 1907

[9] : Friedrich Engels, Lettre à Marx du 7 octobre 1858

[10] : Lettre de Marx à Wilhelm Liebknecht, Londres, 11 février 1878

[11] : Friedrich Engels, Lettre à Edouard Bernstein, 17 Juin 1879

[12] : Friedrich Engels, article dans la Neue Zeit, 1er mars 1885

[13] : Friedrich Engels, Lettre à August Bebel, 30 août 1883

[14] : Lénine, L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916

[15] : Friedrich Engels, article dans la Neue Zeit, 1er mars 1885

[16] : Staline, Anarchisme ou socialisme, 1905

[17] : Friedrich Engels, Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1851-1852

[18] : Lénine, La faillite de la II° Internationale, 1915





Qu’est-ce que la dictature du prolétariat ?

« La dictature est le contraire de la démocratie ».

Tel est le point de vue de la bourgeoisie.

D’après Lénine, les bourgeois « entendent la liberté et l'égalité dans le sens de la démocratie parlementaire bourgeoise qu'ils appellent avec grandiloquence la « démocratie » en général ou « la démocratie pure » »1.

Quant à la dictature, « le bourgeois entend par dictature l'abolition de toutes les libertés », « l'abus généralisé du pouvoir dans l'intérêt personnel du dictateur »2.

Lénine résumait, « Du point de vue bourgeois vulgaire, les notions de dictature et de démocratie s'excluent l'une l'autre. »2.

La vision du monde bourgeoise s’appuie sur « les conceptions de « démocratie en général » et de « dictature en général », sans préciser la question de la classe. »3, « Il est naturel qu'un libéral parle de « démocratie » en général. Un marxiste ne manquera jamais de demander : ...Pour quelle classe ? »4. La démocratie qui existe actuellement est la démocratie bourgeoise, « dans aucun pays civilisé, dans aucun pays capitaliste, il n'existe de démocratie en général : il n'y a que la démocratie bourgeoise »3.

Cette démocratie bourgeoise est en même temps la dictature de la bourgeoisie, car tout état est démocratique vis à vis de la classe dominante et dictatorial vis à vis des autres classes. « la dictature ne signifie pas nécessairement abolition de la démocratie pour la classe qui exerce cette dictature sur les autres classes, mais elle veut dire nécessairement abolition (ou limitation essentielle, ce qui est également une des formes d'abolition) de la démocratie pour la classe à l'égard de laquelle ou contre laquelle la dictature s'exerce. »4.

Engels conclut que l’état « n'est donc pas un pouvoir imposé du dehors à la société »6, « il est l'aveu que cette société s'empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s'étant scindée en oppositions inconciliables »6. « L'objet principal de cette organisation [l’état] a toujours été de sécuriser, par la force armée, l'oppression économique de la majorité laborieuse par la minorité qui seule possède la richesse. »7.

Peu importe la forme que revêt l’état, il est toujours la dictature d’une classe et jamais celle d’un individu. D’après Lénine, « l'Etat est un organisme de domination de classe, un organisme d'oppression d'une classe par une autre »5, « L'Etat est une machine qui permet à une classe d'en opprimer une autre, une machine destinée à maintenir dans la sujétion d'une classe toutes les autres classes qui en dépendent. »8.

Tant qu’il existe une classe exploiteuse, tant qu’existe le capitalisme, l’état ne peut pas disparaître. D’après Engels, c’est seulement sous le communisme que l’état n’a plus de raison d’être. « Avec la disparition d'une minorité exclusivement possédante de richesses, disparaît aussi la nécessité du pouvoir de l'oppression armée ou du pouvoir d'Etat. »7.

D’un autre côté, il est impossible de renverser les exploiteurs et de maintenir une nouvelle société sans exercer pendant un certain temps une répression contre les anciens exploiteurs. C’est pourquoi le « renversement de la domination bourgeoise » doit être suivi d’après Marx par la « conquête du pouvoir politique par le prolétariat »9. D’après Engels, « la classe ouvrière doit d'abord prendre possession du pouvoir politique organisé de l'Etat et par son aide écraser la résistance de la classe capitaliste et organiser à nouveau la société. »7. C’est seulement une fois la révolution politique réalisée que le prolétariat pourra « mener à bien cette révolution économique de la société »7.

C’est cette période de transition politique qui commence après la conquête du pouvoir qu’on appelle dictature du prolétariat.

Ce n’est pas la lutte des classes, mais la dictature du prolétariat qui est le concept le plus important du marxisme.

« L'essentiel, dans la doctrine de Marx c'est la lutte des classes. C'est ce qu'on dit et c'est ce qu'on écrit très souvent. Mais c'est inexact. »5. « En ce qui me concerne », écrivait Marx, « ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ni l'existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. »10. Lénine rappelait que « la doctrine de la lutte des classes a été créée non par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx; et elle est, d'une façon générale, acceptable pour la bourgeoisie. »5. « Quiconque reconnaît uniquement la lutte des classes n'est pas pour autant un marxiste »5 écrivait Lénine, « Limiter le marxisme à la doctrine de la lutte des classes, c'est le tronquer, le déformer, le réduire à ce qui est acceptable pour la bourgeoisie. »5.

« Ce que je fis de nouveau », écrivait Marx, « ce fut : 1° de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de développement historique déterminé de la production ; 2° que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat; 3° que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes… »10.

Lénine conclut, « Celui-là seul est un marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu'à la reconnaissance de la dictature du prolétariat. »5, « C'est avec cette pierre de touche qu'il faut éprouver la compréhension et la reconnaissance effectives du marxisme. »5.

Est-il possible de se passer de dictature du prolétariat pour instaurer le communisme ?

De nombreux adversaires du marxisme sont prêts à reconnaître le communisme comme but mais pas les étapes qui le sépare du capitalisme. « ils seraient «disposés» à reconnaître le socialisme, si l'humanité sautait au socialisme d'un seul coup, d'un seul bond sensationnel, sans bruit, sans lutte, sans grincements de dents de la part des exploiteurs, sans leurs multiples tentatives de sauvegarder l'ancien état de choses ou de le restaurer par un détour, en sourdine, sans «ripostes» réitérées de la violence révolutionnaire prolétarienne à de telles tentatives. Ces pique-assiette intellectuels de la bourgeoisie sont «prêts», selon le proverbe allemand bien connu, à laver la peau à condition qu'elle reste toujours sèche. »11. Au contraire, Marx disait aux ouvriers, « Il vous faut traverser 15, 20 et 50 ans de guerres civiles et de guerres entre peuples non seulement pour changer les rapports existants, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre capables du pouvoir politique. »12.

D’après Lénine, « s'imaginer que la transition du capitalisme au socialisme puisse se faire sans contrainte et sans dictature, ce serait commettre la plus grande sottise et faire preuve du plus absurde utopisme »13. Il n’existe pas de « solutions intermédiaires »13. « avant de réaliser un changement socialiste », écrivait Marx, « il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l'armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation.. »14. En effet, « Toute situation politique provisoire qui suit une révolution nécessite une dictature, et une même une dictature énergique. »15. Lénine ne disait autre chose lorsqu’il affirmait qu’« on ne peut vaincre et extirper le capitalisme sans réprimer impitoyablement la résistance des exploiteurs »13, « il faut une main de fer »13. « La dictature est un pouvoir d'airain, d'une hardiesse révolutionnaire et expéditif, impitoyable quand il s'agit de mater les exploiteurs »13.

La révolution est déjà en soi un acte dictatorial, comme le remarquait Engels, « Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c'est l'acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est; et le parti victorieux, s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. »16.

Lénine concluait que « Sans la préparation de la dictature, il est impossible d'être révolutionnaire en fait. »17, « Quiconque n'a pas compris la nécessité de la dictature de toute classe révolutionnaire pour remporter la victoire n'a rien compris à l'histoire des révolutions ou ne veut rien savoir dans ce domaine. »17.

D’après Engels, « L'État n'étant qu'une institution temporaire, dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires »18, « tant que le prolétariat a encore besoin de l'État, ce n’est point pour la liberté mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l'État cesse d'exister comme tel. »18.

La dictature du prolétariat signifie en même temps la démocratie prolétarienne.

« en société capitaliste », écrivait Lénine, « nous n'avons qu'une démocratie tronquée, misérable, falsifiée, une démocratie uniquement pour les riches, pour la minorité. La dictature du prolétariat, période de transition au communisme, établira pour la première fois une démocratie pour le peuple, pour la majorité, parallèlement à la répression nécessaire d'une minorité d'exploiteurs. »5.

Se basant sur l’expérience de la Commune de Paris, Lénine montrait qu’il fallait supprimer le « parlementarisme vénal, pourri jusqu'à la moelle, de la société bourgeoise »5, « transformer ces moulins à paroles que sont les organismes représentatifs en assemblées "agissantes" »5. Pour que l’état soit contrôlé par le prolétariat, « Electivité complète, révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires sans exception, réduction de leurs traitements au niveau d'un normal "salaire d'ouvrier" »5. Marx notait comment lors de la Commune de Paris, les représentants n’étaient pas seulement « élus au suffrage universel » mais aussi « responsables et révocables à tout moment »14, « La majorité de ses membres étaient naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. »14.

Cette simple liste de changements « représente une œuvre gigantesque »5 qui n’est pas « un simple élargissement de la démocratie. »5. « En même temps qu'un élargissement considérable de la démocratie, devenue pour la première fois démocratie pour les pauvres, la dictature du prolétariat apporte une série de restrictions à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes. Ceux-là, nous devons les mater afin de libérer l'humanité de l'esclavage salarié; il faut briser leur résistance par la force; et il est évident que, là où il y a répression, il y a violence, il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de démocratie. »5.

« Le bolchevisme existe comme courant de la pensée politique et comme parti politique depuis 1903. Seule l'histoire du bolchevisme, tout au long de son existence, peut expliquer de façon satisfaisante pourquoi il a pu élaborer et maintenir, dans les conditions les plus difficiles, la discipline de fer indispensable à la victoire du prolétariat. »5. « les bolcheviks ne se seraient pas maintenus au pouvoir, je ne dis pas deux années et demie, mais même deux mois et demi, sans la discipline la plus rigoureuse, une véritable discipline de fer dans notre parti »17.

D’après Lénine, « le passage à un nouveau régime est un processus extrêmement complexe et pour faciliter ce passage, un pouvoir politique ferme est indispensable »19, « il faut un pouvoir inébranlable, il faut de la violence et de la contrainte, mais nous les dirigerons contre les capitalistes, qui ne sont qu'une poignée, contre la classe bourgeoise. »19. Le marxisme n’a jamais dissimulé ses intentions. « En dehors des socialistes-utopistes, personne n'a affirmé qu'on pouvait vaincre sans rencontrer de résistance, sans instaurer la dictature du prolétariat et sans empoigner le vieux monde d'une main de fer. »19, « cette main de fer crée tout en détruisant »19.

« La dictature du prolétariat, c'est la guerre la plus héroïque et la plus implacable de la nouvelle classe contre un ennemi plus puissant, contre la bourgeoisie dont la résistance est décuplée du fait de son renversement »20, « la dictature du prolétariat est indispensable, et il est impossible de vaincre la bourgeoisie sans une guerre prolongée, opiniâtre, acharnée, sans une guerre à mort qui exige la maîtrise de soi, la discipline, la fermeté, une volonté une et inflexible. »20.

[1] : Lénine, L'économie et la politique à l'époque de la dictature du prolétariat, 30 octobre 1919

[2] : Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, 1905

[3] : Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919

[4] : Lénine, La révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky, 1918

[5] : Lénine, L’état et la révolution, 1917

[6] : Friedrich Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884

[7] : Friedrich Engels, Lettre à Philipp Van Patten, 18 Avril 1883

[8] : Lénine, De l’état, 1919

[9] : Karl Marx, Le manifeste du parti communiste, 1847

[10] : Karl Marx, Lettre à J. Weydemeyer, 5 mars 1852

[11] : Lénine, Ceux qui sont effrayés par la faillite de l'ancien et ceux qui luttent pour le nouveau, 1917

[12] : Karl Marx, Révélations sur le procès des communistes de Cologne, 1852

[13] : Lénine, Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets, 1918

[14] : Karl Marx et Friedrich Engels, La Commune de 1871, 1870-71

[15] : Karl Marx et Friedrich Engels, Neue Rheinische Zeitung du 14 septembre 1848 (la crise et la contre-révolution, III)

[16] : Friedrich Engels, De l'autorité, 1872

[17] : Lénine, Contribution à l’histoire de la dictature, 20 octobre 1920

[18] : Friedrich Engels, Lettre à Bebel, 18 mars 1875

[19] : Lénine, Discours prononcé au 1er congrès de la marine de guerre de Russie, 1917

[20] : Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), 1920





La révolution mondiale et le socialisme dans un seul pays

La victoire de la révolution mondiale est impossible en une seule bataille.

En général, la révolution n’éclate pas dans tous les pays, « Les exploiteurs ne sont battus que dans un seul pays, et c'est là bien entendu le cas typique, la révolution simultanée dans plusieurs pays étant une rare exception »1.

Pourquoi la révolution ne peut-elle pas éclater dans tous les pays en même temps ?

D’après Lénine, « L'inégalité du développement économique et politique est une loi absolue du capitalisme. »2, les conditions pour que la révolution réussisse peuvent n’être réunies que dans un petit nombre de pays. Pendant la révolution de 1917, Lénine observait que « le mouvement commence plus facilement dans les pays qui n'appartiennent pas au nombre des pays exploiteurs, pouvant piller avec plus de facilité et ayant les moyens de corrompre les couches supérieures de leurs ouvriers. »3.

La révolution a éclaté en Russie parce qu’il s’agissait du pays le plus faible, avec le moins de possibilité de corrompre la classe ouvrière. « La situation d'ensemble dans notre pays est défavorable à l'épanouissement de l'opportunisme “ socialiste ” au sein des masses ouvrières. »4, en effet, en Russie en 1917, « La catégorie des ouvriers et des employés privilégiés est très peu nombreuse. »4. Au contraire, « Ces partis pseudo-socialistes d'Europe occidentale, presque tous ministrables, dans le genre de ceux de Tchernov et de Tsérétéli, ne réalisent rien et n'ont aucune base solide. »3.

Lénine fustigeait « l'absurde théorie gauchiste de la « révolution permanente » »5 de Trotsky. En effet, la révolution mondiale n’est pas un processus qui se joue en une bataille, mais une série de phases d’attaques et de phases de défenses. « L'activité historique n'est pas aussi rectiligne que le trottoir de la perspective Nevski, disait le grand révolutionnaire russe Tchernychevski. Celui qui n'« admet » la révolution du prolétariat qu'« à la condition » qu'elle se déroule avec facilité et sans heurt ; que l'action commune des prolétaires des différents pays soit acquise d'emblée ; que la possibilité de défaites soit exclue d'avance ; que la révolution suive une voie large, dégagée, bien droite ; qu'on n'ait pas, en marchant à la victoire, à faire parfois les plus grands sacrifices, à « résister dans une forteresse assiégée » ou à se frayer un passage par d'étroits sentiers de montagne, impraticables, tortueux, et pleins de périls, - celui-là n'est pas un révolutionnaire, celui-là ne s'est pas affranchi du pédantisme de l'intellectuel bourgeois, celui-là glissera toujours, en fait, dans le camp de la bourgeoisie contre-révolutionnaire comme nos socialistes-révolutionnaires de droite, nos mencheviks et même (bien que plus rarement) nos socialistes-révolutionnaires de gauche. »6.

Lorsque la vague révolutionnaire se heurte aux remparts des pays capitalistes les plus forts qui ne peuvent pas être vaincus au premier assaut, la révolution mondiale passe dans une phase défensive. « Il s'ensuit », d’après Lénine, « que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays capitaliste pris à part. »2. Les premiers pays socialistes doivent utiliser la trêve avec les pays capitalistes pour se développer et se préparer à la guerre. « Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se dresserait contre le reste du monde capitaliste en attirant à lui les classes opprimées des autres pays, en les poussant à s'insurger contre les capitalistes, en employant même, en cas de nécessité, la force militaire contre les classes d'exploiteurs et leurs États. »2.

Mais, tant qu’il est trop faible, le premier pays socialiste ne peut pas prendre l’initiative de l’attaque et doit se contenter d’accumuler des forces en vue de la bataille. « tant que n’a pas éclaté une révolution socialiste internationale, embrassant plusieurs pays, assez forte pour vaincre l'impérialisme international, le premier devoir des socialistes victorieux dans un seul pays (particulièrement arriéré) est de ne pas accepter la bataille contre les géants impérialistes, de s’efforcer de l'éviter, d'attendre que la lutte des impérialistes entre eux les affaiblisse encore plus, qu'elle rapproche encore la révolution dans les autres pays. »7. Les « communistes de gauche » dirigés par Trotsky combattaient cette ligne, « Cette simple vérité, nos « communistes de gauche » ne l'ont pas comprise en janvier, en février et en mars; ils craignent aujourd’hui encore de la reconnaître ouvertement, elle se fraie un chemin à travers tous leurs balbutiements embrouillés : « On ne saurait, d'une part, ne pas admettre... mais on doit, d'autre part, reconnaître... » »7.

Le socialisme dans un seul pays n’est qu’une étape de la révolution mondiale. « Certes la victoire définitive du socialisme est impossible dans un seul pays. »3, écrivait Lénine, mais « Lorsqu'on nous parle des difficultés de notre œuvre, lorsqu'on nous dit que la victoire du socialisme n'est possible qu'à l'échelle mondiale, nous ne voyons là qu'une manœuvre désespérée de la bourgeoisie et de ses partisans conscients ou inconscients pour déformer la vérité la plus incontestable. »3.

La troisième phase de la révolution mondiale est donc l’affrontement militaire entre les pays socialistes et les pays capitalistes. Cet affrontement est inévitable, en effet, « Nous ne vivons pas seulement dans un Etat, mais dans un système d'Etats, et l'existence de la République soviétique à coté d'Etats impérialistes est impensable pendant une longue période. En fin de compte, l'un ou l'autre doit l'emporter. Et avant que cette fin arrive, un certain nombre de terribles conflits entre la République soviétique et les Etats bourgeois est inévitable. Cela signifie que la classe dominante, le prolétariat, si seulement il veut dominer et s'il domine en effet, doit en faire la preuve aussi par son organisation militaire. »8.

Tant que le premier pays socialiste n’est pas plus fort que les pays capitalistes, il doit se préparer à la défense et non à l’attaque. « à partir de la victoire du gouvernement socialiste dans un pays, il faut trancher les questions non pas du point de vue de la préférence à donner à tel ou tel impérialisme, mais exclusivement du point de vue des conditions les plus favorables au développement et au renforcement de la révolution socialiste qui a déjà commencé. Autrement dit : le principe qui doit maintenant servir de base à notre tactique n'est pas de savoir lequel des deux impérialismes il est préférable d'aider aujourd'hui, mais de savoir quel est le moyen le plus sûr et le plus efficace d'assurer à la révolution socialiste la possibilité de s'affermir ou tout au moins de se maintenir dans un seul pays, jusqu'au moment où d'autres pays viendront se joindre à lui. »9.

La préparation à la guerre est d’autant plus importante que le pays à défendre était précisément faible puisque la révolution y a éclaté, et il doit devenir le plus fort.

D’après Lénine, « la victoire du socialisme dans un seul pays n'exclut nullement, d'emblée, toutes les guerres en général. Au contraire, elle les suppose. Le développement du capitalisme se fait d'une façon extrêmement inégale dans les différents pays. Il ne saurait d'ailleurs en être autrement sous le régime de la production marchande. D'où cette conclusion inéluctable. le socialisme ne peut triompher simultanément dans tous les pays. Il triomphera d'abord dans un seul ou dans plusieurs pays, tandis que les autres resteront pendant un certain temps des pays bourgeois ou prébourgeois. Cela donnera nécessairement lieu à des frictions, et incitera en outre directement la bourgeoisie des autres pays à écraser le prolétariat victorieux de l’État socialiste. Dès lors, la guerre de notre part serait légitime et juste. Ce serait une guerre pour le socialisme, pour l'émancipation des autres peuples du joug de la bourgeoisie. Engels avait parfaitement raison lorsque, dans sa lettre à Kautsky en date du 12 septembre 1882, il reconnaissait nettement la possibilité de «guerres défensives» du socialisme déjà vainqueur. Il pensait précisément à la défense du prolétariat victorieux contre la bourgeoisie des autres pays. »10.

[1] : Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918

[2] : Lénine, Du mot d’ordre des états-unis d’Europe, 1916

[3] : Lénine, Troisième congrès des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans de Russie, 10-18 (23-31) janvier 1918

[4] : Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915

[5] : Lénine, La violation de l’unité au cri de « vive l’unité ! », 1914

[6] : Lénine, Lettre aux ouvriers américains, 20 août 1918

[7] : Lénine, Sur l'infantilisme "de gauche" et les idées petites- bourgeoises, 1918

[8] : Lénine, VIII CONGRES DU P.C. (b)R., (18-23 MARS 1919), RAPPORT D'ACTIVITÉS DU COMITÉ CENTRAL, LE 18 MARS

[9] : Lénine, Contribution à l'histoire d'une paix malheureuse, 1918

[10] : Lénine, Le programme militaire de la révolution prolétarienne, 1916





La société communiste

L’évolution de la société après la révolution consiste en un certain nombre de phases politiques et économiques.

Après la révolution, la lutte des classes devient différente. Premièrement, les capitalistes ne sont que battus, mais ils n’ont pas disparu pour autant. Après la révolution d’octobre 1917, « Les gros propriétaires terriens et les capitalistes n'ont pas disparu en Russie, mais ils ont été entièrement expropriés, politiquement battus en tant que classe dont les vestiges se cachent parmi les employés des administrations publiques du pouvoir soviétique. Ils ont conservé leur organisation de classe à l'étranger : c'est l'émigration qui compte probablement de 1,5 à 2 millions d'hommes, dispose de plus de cinquante quotidiens appartenant à tous les partis bourgeois et “ socialistes ” (c'est à dire petits bourgeois), des restes d'armée, et entretient des relations étendues avec la bourgeoisie internationale. Ces émigrés travaillent de toutes leurs forces et par tous les moyens à détruire le pouvoir soviétique et à restaurer le capitalisme en Russie. »1.

D’après Lénine, l’état socialiste qui naît après la révolution doit mener la répression contre les exploiteurs ou disparaître. « Si les exploiteurs ne sont battus que dans un seul pays, et c'est là bien entendu le cas typique, la révolution simultanée dans plusieurs pays étant une rare exception, ils restent toutefois plus forts que les exploités, puisque les relations internationales des exploiteurs sont immenses. »2.

La révolution et la prise du pouvoir est nécessairement suivie de tentatives contre-révolutionnaires, « il est de règle que dans toute révolution profonde les exploiteurs conservant durant des années de gros avantages réels sur les exploités, opposent une résistance prolongée, opiniâtre, désespérée. »2.

La bourgeoisie elle-même n’a pu vaincre la noblesse qu’avec la dictature révolutionnaire pour combattre la contre-révolution. « L'histoire enseigne qu'aucune classe opprimée n'est jamais parvenue à la domination, et n'a pu y parvenir sans passer par une période de dictature pendant laquelle elle s'empare du pouvoir politique et abat par la force la résistance désespérée, exaspérée, qui ne s'arrête devant aucun crime, qu'ont toujours opposée les exploiteurs. La bourgeoisie dont aujourd'hui la domination est soutenue par les socialistes qui pérorent sur la dictature en général et qui se démènent en faveur de la démocratie en général a conquis le pouvoir dans les pays civilisés au prix d'une série d'insurrections, de guerres civiles, de l'écrasement par la force – des rois, des nobles, des propriétaires d'esclaves – et par la répression des tentative de restauration. »3.

La dictature du prolétariat n’est pas la fin de la lutte des classes, mais une étape de cette lutte qui peut s’étaler sur une grande période. « La transition du capitalisme au communisme, c'est toute une époque historique. Tant qu'elle n'est pas terminée, les exploiteurs gardent inéluctablement l'espoir d'une restauration, espoir qui se transforme en tentatives de restauration. A la suite d'une première défaite sérieuse, les exploiteurs qui ne s'attendaient point à être renversés, qui n'en croyaient rien et n'en admettaient pas l'idée, se lancent dans la bataille avec une énergie décuplée, avec une passion furieuse, avec une haine centuplée pour reconquérir le « paradis » perdu, pour leurs familles qui menaient une si douce existence et que, maintenant, la « vile populace » condamne à la ruine et à la misère (ou au « vil » labeur ... ). »2.

Deuxièmement, la démocratie socialiste doit veiller à empêcher l’apparition d’une nouvelle classe exploiteuse. Le parti dirigeant et l’état ne doivent pas devenir des institutions privilégiées, c’est pourquoi, écrivait Lénine, « Si nous pouvions réellement épurer ainsi le Parti du sommet à la base, « sans égard aux personnes », ce serait là une conquête vraiment considérable de la révolution. »4. Le parti et l’état doivent être contrôlés par le bas, « en se basant surtout sur l'expérience, sur les indications des ouvriers sans-parti, en s'inspirant de leurs suggestions, en tenant compte de l'avis des représentants de la masse des prolétaires sans-parti »4, « éminemment précieuses sont les indications de la masse prolétarienne sans-parti, et en mainte occasion celles de la masse paysanne sans-parti, pour juger les hommes, répudier les « intrus », les « grands-seigneurs », les « bureaucratisés ». La masse laborieuse saisit avec un instinct admirable la différence entre les communistes honnêtes et dévoués et ceux qui inspirent un sentiment de dégoût à l'homme qui gagne son pain à la sueur de son front, à celui qui n'a aucun privilège, aucun « passe-droit ».

Epurer le Parti en tenant compte des indications des travailleurs sans-parti est une grande chose. Elle nous donnera de sérieux résultats. Elle fera du Parti une avant-garde de la classe prolétarienne bien plus forte qu'avant ; elle en fera une avant-garde plus solidement liée à la classe, plus capable de la conduire à la victoire, au milieu d'une foule de difficultés et de dangers. »4.

D’après Lénine, les purges font donc partie intégrante de la démocratie socialiste. « En fait d'épuration du Parti, j'indiquerai une tâche particulière, celle qui consiste à l'épurer des anciens mencheviks. »4. En effet, de nombreux éléments anti-communistes rejoignent le parti révolutionnaire au moment de sa victoire. Lénine explique comment « dans la période de 1918 à 1921, les mencheviks, comme courant politique, ont révélé deux traits qui leur sont propres : le premier, c'est l'art de s'adapter habilement, de « s'accrocher » au courant qui domine parmi les ouvriers ; le second, c'est de servir encore plus habilement, corps et âme, la garde blanche, de la servir en fait tout en la reniant en paroles. »4. « les mencheviks, en tant qu'opportunistes, s'adaptent, pour ainsi dire, « par principe » au courant qui domine parmi les ouvriers, changent de couleur pour mieux se dissimuler comme le lièvre qui devient blanc en hiver. Cette faculté des mencheviks, il faut la connaître et en tenir compte. Or, en tenir compte, cela revient à épurer le Parti d'environ quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mencheviks qui ont adhéré au P.C.R. après 1918, c'est-à-dire au moment où la victoire des bolchéviks est devenue d'abord probable, et puis certaine.

Il faut chasser du Parti les filous, les communistes bureaucratisés, malhonnêtes, mous, et les mencheviks qui ont « repeint façade » mais qui, dans l'âme, sont restés des mencheviks. »4.

Ce n’est qu’après une longue période que l’état peut dépérir et que la lutte des classes disparaît.

Du point de vue économique, le passage du capitalisme au communisme consiste en une phase de transition, c’est cette étape qu’on appelle le socialisme. D’après Marx, « Ce à quoi nous avons affaire ici, c'est à une société communiste non pas telle qu'elle s'est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu'elle vient de sortir de la société capitaliste; une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l'ancienne société des flancs de laquelle elle est issue. »5.

Le temps de travail régule la société capitaliste par la loi de la valeur qui exerce son action de façon anarchique, engendrant un développement qui alterne prospérité et crises. Dans la société socialiste, le temps de travail est consciemment utilisé comme unité de mesure pour répartir les biens produits.

D’après Marx, « aucune forme de société ne peut empêcher le temps de travail dont dispose la société de réguler la production d'une manière ou d'une autre. Tant que cette régulation n'est pas accomplie par le contrôle direct et conscient de la société sur son temps de travail - ce qui n'est possible qu'avec la propriété commune - mais par le mouvement des prix des marchandises, les choses restent comme vous les avez déjà décrites avec justesse dans le Deutsch-Französische Jahrbücher... »5.

Mise à part les impôts qui servent à financer les besoins de la société, le travailleur reçoit un bon justifiant le temps qu’il a travaillé et peut récupérer des marchandises équivalentes au temps moyen nécessaire à leur production. « Le producteur reçoit donc individuellement - les défalcations une fois faites - l'équivalent exact de ce qu'il a donné à la société. Ce qu'il lui a donné, c'est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu'il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu'il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu'il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour les fonds collectifs) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux d'objets de consommation autant que coûte une quantité égale de son travail. Le même quantum de travail qu'il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d'elle, en retour, sous une autre forme. »6.

Un tel système n’est possible qu’avec la propriété publique des moyens de production, qui permet la planification de l’économie.

Marx remarquait en effet que « si l'on suppose tous les membres de la société travailleurs immédiats, l'échange des quantités égales d'heures de travail n'est possible qu'à la condition qu'on soit convenu d'avance du nombre d'heures qu'il faudra employer à la production matérielle. »7.

La division du travail existe de deux façons différentes dans la société capitaliste. « Tandis que dans l'intérieur de l'atelier moderne la division du travail est minutieusement réglée par l'autorité de l'entrepreneur, la société moderne n'a d'autre règle, d'autre autorité, pour distribuer le travail, que la libre concurrence. »7.

Le socialisme consiste à supprimer ce deuxième type de division du travail, à faire de la société une seule grande entreprise. D’après Marx, « la société la mieux organisée pour la production des richesses serait incontestablement celle qui n'aurait qu'un seul entrepreneur en chef, distribuant la besogne selon une règle arrêtée d'avance aux divers membres de la communauté. »7.

Marx proposait, « Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble. »8.

D’après Engels, « La société sera obligée de savoir même alors combien de travail il faut pour produire chaque objet d'usage. Elle aura à dresser le plan de production d'après les moyens de production, dont font tout spécialement partie les forces de travail. »9.

Pour Engels, la planification a une signification plus importante, elle est le passage à une organisation consciente de la société, à la liberté au sens où l’homme comprend et en applique consciemment les lois économiques. « le prolétariat s'empare du pouvoir public et, en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie en propriété publique. Par cet acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s'imposer. Une production sociale suivant un plan arrêté à l'avance est désormais possible. Le développement de la production fait de l'existence ultérieure de classes sociales différentes un anachronisme. Dans la mesure où l'anarchie de la production sociale disparaît, l'autorité politique de l’État entre en sommeil. Les hommes, enfin maîtres de leur propre socialisation, deviennent aussi par là même, maîtres de la nature, maîtres d'eux mêmes, libres. »9.

« La transformation de la production capitaliste actuelle, pour le compte de particuliers ou de sociétés par actions, en production socialiste pour le compte de la société entière et d'après un plan établi d'avance, transformation... par laquelle seule se réalisera l'émancipation de la classe ouvrière et, par là, l'émancipation de tous les membres de la société sans exception. »10.

Lorsque les forces productives seront suffisamment développées, la société communiste passera dans une nouvelle étape. « Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l'asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » »6.

[1] : Lénine, III° congrès de l'Internationale Communiste, 1921

[2] : Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918

[3] : Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919

[4] : Lénine, Sur l'épuration du Parti, 20 septembre 1921

[5]: Lettre de Marx à Engels, 8 janvier 1868

[6] : Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875

[7] : Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847

[8] : Karl Marx, Le manifeste du parti communiste, 1847

[9] : Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1878

[10] : Friedrich Engels, Critique du projet de programme social-démocrate de 1891, 1891





Lénine et Trotsky

« Judas Trotsky »1 était selon Lénine le genre de personnes qui « illustre de façon frappante la décadence des petits groupes à l'étranger »2 qui voulaient imposer leurs vues au mouvement ouvrier russe en ignorant le parti social-démocrate existant. « En ce qui concerne Trotsky, la commission d'organisation russe n'existe pas. Trotsky se considère lui-même comme un parti »2, mais selon Lénine, « Peut-être que c’est Trotsky, avec son petit groupe à l'étranger, qui n’est rien en ce qui concerne les organisations social-démocrates en Russie ? »2. Lénine reproche à Trotsky de répéter « la vieille chanson de l'ancien opportunisme russe, l'opportunisme prêché depuis longtemps par les économistes »2, le discours de Trotsky est le « discours d'un intellectuel opportuniste »2. Lénine rappelle que Trotsky avait été un « farouche menchévik »4 avant de proclamer « l'absurde théorie gauchiste de la « révolution permanente » »4. Le discours de Trotsky, « c'est de la politique ouvrière libérale, c'est une trahison envers le marxisme »4.

Lénine voyait dans Trotsky l’un des « pires représentants des pires vestiges du fractionnisme »4, Lénine dénonçait « le criant mensonge que répand Trotski » et son discours sur l’unité qui « induisent en erreur la jeune génération des ouvriers »4. « Non fractionniste en paroles, Trotski est pertinemment, pour tous ceux qui connaissent un peu le mouvement ouvrier de Russie, le représentant de la « fraction Trotski » »4.

Lénine reproche à Trotsky de ne jamais répondre sur les faits. « Si Trotski évite les faits et les indications concrètes, c'est parce que ceux-ci réfutent implacablement toutes ses exclamations virulentes et ses phrases pompeuses. »4 Derrière « la phraséologie insupportable de Trotski »4, Lénine ne voyait « aucune précision idéologique, ni politique »4, « Trotsky n'a aucun point de vue »2, il passe « d’un camp à l’autre »3, il se permet une « liberté complète de voltiger d'une fraction à l'autre et vice versa »4. « les commérages, dont se nourrit toujours Trotski »3, voilà le contenu réel de son discours. « Trotski ne lance que des phrases. »4 « Trotski, on le sait, aime les phrases sonores et creuses »4 « Jamais encore Trotski n’a eu une opinion bien arrêtée sur aucune question sérieuse du marxisme »3. « Tout ce qui brille n'est pas or. Il y a beaucoup de clinquant et de tapage dans les phrases de Trotski ; mais de contenu, point. »4

Lénine accuse Trotsky d’essayer de « tromper les ouvriers russes »3. « Trotski tente de désorganiser le mouvement »4. « L’obligeant Trotski est plus dangereux qu’un ennemi ! »3 Pour Lénine, il n’est pas question de « parler de « paix » ou d'« unité » avec une telle politique »4. « De tels types sont caractéristiques comme débris des formations historiques d'hier, lorsque le mouvement ouvrier de masse, en Russie, sommeillait encore et que le premier petit groupe venu avait « toute latitude » de figurer un courant, un groupe, une fraction, en un mot une « puissance » parlant de s'unir avec les autres. Il faut que la jeune génération ouvrière sache bien à qui elle a affaire, lorsqu'elle entend formuler des prétentions inouïes à des gens qui ne veulent absolument compter ni avec les décisions du Parti, lesquelles ont fixé et établi dès 1908 l'attitude à observer envers le courant de liquidation, ni avec l'expérience du mouvement ouvrier actuel de Russie, qui a créé en fait l'unité de la majorité en partant de la reconnaissance absolue des décisions indiquées. »4

Lénine était loin de considérer Trotsky comme un grand chef de guerre. En 1919, il envoie un télégramme : « Je suis extrêmement étonné de votre silence à un moment où, selon les informations, bien que non entièrement confirmées, la percée dans la direction de Millerovo a atteint les dimensions d'une catastrophe presque irréparable. Quelles mesures ont été prises pour empêcher l'ennemi de se joindre aux insurgés? »5

En ce qui concerne les théories de Trotsky, Lénine se plaignait « du nombre d'erreurs théoriques et d'erreurs flagrantes »6, « il a, j'en suis sûr, fait un certain nombre d'erreurs portant sur l'essence même de la dictature du prolétariat »6, « L'héroïsme, le zèle, etc., sont le côté positif de l'expérience militaire; la bureaucratie et l'arrogance sont le côté négatif de l'expérience des pires types militaires. Les thèses de Trotsky, quelles que soient ses intentions, n'ont pas tendance à être les meilleures, mais les pires expériences militaires. »6, « Les «thèses» du camarade Trotsky sont politiquement nuisibles. La somme et le contenu de sa politique sont le harcèlement bureaucratique des syndicats. Je suis sûr que notre Congrès du Parti le condamnera et le rejettera. »6.

[1] : Lénine, La rougeur et la honte du judas Trotsky, Janvier 1911

[2] : Lénine, La diplomatie de Trotsky et une certaine plateforme de parti, Décembre 1911

[3] : Lénine, Du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1914, p.92-93

[4] : Lénine, La violation de l’unité au cri de « vive l’unité ! », 1914

[5] : Lénine, TELEGRAMME A LD TROTSKY, 30 mai 1919

[6] : Lénine, Les syndicats, la situation actuelle, et les erreurs de Trotsky, 30 décembre 1920





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