Philosophie allemande et marxisme contre philosophie chinoise et maoïsme




« Le Tao désigne le Vide originel d’où émane le souffle primordial qui est l’Un. L’Un se divise en deux souffles vitaux que sont le Yin et le Yang. »
Lao Tseu, Dao de jing (Le livre de la voie et de la vertu)

Le présent texte parle d’un sujet en apparence complexe : la philosophie. Je ferai néanmoins tout pour être le plus clair possible. Car premièrement ce sujet n’est pas si difficile que ça. Deuxièmement, il a des implications très concrètes en politique. Si ce texte semble parfois complexe, il faudra alors relire, et la deuxième lecture paraîtra plus facile. Quoi qu’il en soit, n’importe qui peut comprendre ce dont nous allons parler, à condition d’avoir au moins quelques connaissances élémentaires sur le marxisme.

En même temps nous allons comparer le matérialisme dialectique et la philosophie chinoise, y compris sa version récente (le maoïsme), qui prétend améliorer le matérialisme dialectique.

Nous rappellerons donc dans un premier temps quels sont les principaux traits de la dialectique, au sens où l’entendait Marx.

Ensuite, nous exposerons les deux principaux courants de l’antique philosophie chinoise.

Enfin, une fois cette introduction passée, nous expliquerons les tenants et les aboutissants de la philosophie développée par Mao Zedong.



I- La dialectique expliquée simplement


Il existe un certain nombre de lois de l’univers assez générales telles que : tout est lié, tout est en mouvement, des petits changements s’accumulent et deviennent soudainement des changements brusques.

Chaque chose est conditionné par les autres, et conditionne les autres. C’est par là qu’on explique le mouvement de l’univers. L’univers se meut de lui-même en permanence, il se produit lui-même, on parle d’auto-mouvement. Il n’y a rien dans l’univers qui soit séparé du reste, qui soit immobile, etc.

Par exemple, il n’y a personne qui tire ou qui pousse les astres. La Terre et le Soleil s’attirent mutuellement et ainsi s’explique le mouvement orbital de la Terre autour du Soleil.

Par conséquent, dès lors qu’on essaie de comprendre le monde, dès lorsqu’on essaie d’étudier un objet, par exemple la nature, la société, alors on doit tenir compte de ces quelques lois générales pour guider notre recherche. Chaque chose, chaque phénomène, doit être étudiée dans ses rapports réciproques avec les autres, et non de façon isolée. C’est sous cet angle qu’on reconnaît et comprend l’évolution du monde.

Par exemple pour comprendre le comportement d’un individu, il faut étudier la société dans laquelle il vit, le contexte, bref, aucune partie ne peut être comprise sans le tout.

Bien souvent, dans la nature ou la société, ce sont des liens contradictoires qui existent, impliquant ainsi un mouvement de lutte, de conflit, etc.

Dans n’importe quelle science, s’il on veut comprendre le monde, alors on doit considérer le monde dans sa globalité, de façon totale, et de façon dynamique.

Nos connaissances elles-mêmes doivent être considérées comme étant en mouvement permanent. La vérité est toujours un chemin, une progression, de connaissances qui s’approchent de la vérité.

Ces lois générales, ces quelques principes, s’appellent la dialectique. Par conséquent, la méthode scientifique doit intégrer ces quelques lois, c’est ce qu’on appelle la méthode dialectique. La dialectique, n’était selon Engels que :

« la science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine - deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu'à présent, également dans la majeure partie de l'histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d'une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au milieu d'une série infinie de hasards apparents. »
Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1888

La dialectique est donc à la fois la science du mouvement du monde extérieur (la nature, les astres, la société), et la science du mouvement de la pensée (ce qu’on appelle la théorie de la connaissance, le passage de l’ignorance à la connaissance).



Ces lois ne sont pas un principe qui flotte au-dessus de la réalité, mais simplement une description générale de ce qu’il y a de plus universel : le mouvement.

Thèse, antithèse, synthèse, la fameuse formule de Hegel n’est rien d’autre que la loi du mouvement de la connaissance. Ainsi chaque connaissance scientifique (thèse) est partiellement vraie, elle se confronte à ses aspects encore erronés ou incomplets (antithèse) pour progresser vers une connaissance plus vraie (synthèse).

Bref, la dialectique n’a rien de bien méchant. Les philosophes grecs étaient d’ailleurs tous en général des dialecticiens, c’est à dire qu’ils considéraient spontanément le monde en devenir permanent, et leurs connaissances elles-mêmes comme des vérités en perfectionnement permanent. Et de nos jours, tout le monde en fait peut très bien admettre la dialectique.

« Mais la reconnaître en paroles et l'appliquer, dans la réalité, en détail, à chaque domaine soumis à l'investigation, sont deux choses différentes. »
Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1888

L’autre problème, c’est que des générations de philosophes se sont attaqués à la dialectique. Il y a une raison à cela. La dialectique, c’est la science du mouvement. Le mouvement, le temps, c’est le devenir : des choses apparaissent, d’autres disparaissent. Tout est en permanent un processus. La dialectique nous oblige donc à envisager le monde comme un objet vivant, et donc également en train de mourir. La dialectique réveille chez certains ce sentiment terrible : la peur de la mort.

La peur de la mort est un des sentiments les plus communs à l’humanité. Mais il a une signification avant tout sociale. En effet, depuis des millénaires, la société est divisée en classes exploiteuses et classes exploitées. Une partie de la société vit au dépens de l’autre. La classe exploiteuse vit dans la richesse au dépens d’autrui, elle est donc le côté conservateur de la société. Elle a peur de perdre ce qu’elle possède, et cette peur se renforce parce qu’elle est également condamnée à perdre sa situation. La classe exploitée au contraire, et en particulier la partie la plus misérable, n’a rien à perdre dans ce monde. La mort pour elle, est une libération. Elle ne peut pas tomber plus bas que sa situation, elle a donc l’avenir pour elle. La destruction, le changement, ne lui font pas peur, mais au contraire, sont une source d’espoir.

Voilà pourquoi les philosophes des classes dominantes nient les vérités les plus élémentaires de l’univers, l’évolution permanente du monde. Ils se complaisent dans une vision du monde agréable à entendre qui leur promet l’éternité de leur situation. Ou encore, les choses changent, mais pas vraiment, tout recommencerait en permanence à l’identique, comme l’affirme la théorie des cycles. Au fond, le monde ne changerait pas vraiment, il serait figé, immuable, et donc immuable aussi la domination des classes dominantes… C’est ce qu’on appelle la métaphysique. Bien souvent, l’idée de dieu, ou d’une idée qui plane on ne sait-où au-dessus du monde, a toujours servi de bases à de telles théories.



II- L’antique philosophie chinoise


La philosophie occidentale s’appuie essentiellement sur celle des grecs : Démocrite, Épicure, Héraclite, Platon, Aristote, Socrate, Pythagore, etc. Ces philosophies sont très diverses, souvent opposées, et représentent différents courants de pensée correspondant à différents intérêts de classe dans la société esclavagiste en Grèce. Ces penseurs fondamentaux ont donc tout logiquement influencé aussi tous les philosophes qui ont suivi jusqu’à nos jours. Ainsi, le marxisme, s’appuie à la fois sur le matérialisme de Démocrite et Épicure (voir la thèse de Doctorat de Marx : Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, 1841), et également sur la philosophie classique allemande, en particulier Hegel, qui était lui un spécialiste de la dialectique (Héraclite, Platon, et en partie Aristote). En fait, la base philosophique du marxisme est essentiellement la pensée grecque.

En Chine et en Asie plus généralement, il existe également différents courants de pensée divisés aussi en courants philosophiques servant différents intérêts de classe à différentes époques. Les trois grands courants de pensée en Chine sont le confucianisme (qui doit son nom à son inventeur, Confucius), le taoïsme, et le bouddhisme. Nous n’entrerons pas dans le détail de chacune de ces philosophies, mais nous signalerons simplement deux points. Chacune de ces philosophies contient des éléments similaires à ce que l’on retrouve en occident à la même époque, parce que la Chine comme la méditerranée ont franchi des stades similaires dans le développement économique (esclavagisme et féodalisme), et sans doute aussi par des influences réciproques par le commerce. On sait par exemple que l’empire chinois connaissait l’existence de l’empire romain et se considérait comme l’équivalent asiatique de cet empire.

A l’époque moderne, c’est à dire depuis environ deux siècles, où le commerce mondial a rapproché les différentes cultures et les différents pays, on se met à chercher des rapprochements entre ces deux grandes familles philosophiques (européennes et asiatiques). L’une de ces tentatives est le maoïsme, sujet sur lequel nous reviendrons plus tard.

Le confucianisme d’abord, est l’idéologie la plus conservatrice, crée par Confucius (-551 ; -449) à l’époque des royaumes combattants (période qui précède les premières dynasties impériales, Qin et Han). C’est la dynastie Han (3 siècles après Confucius) qui transforma sa doctrine morale en religion d’état. Le confucianisme était l’idéologie de la noblesse à l’époque de l’esclavagisme et du féodalisme en Chine.

Le taoïsme, qui est apparu au même moment, est au contraire une religion bien plus centrée sur l’individu. Certains qualifient le taoïsme de philosophie libertaire, elle est certainement en tout cas libérale. Le taoïsme consiste en une éthique morale individuelle fondée sur le non-agir, sur le respect de la nature (pas de nourriture issue des animaux). Le principe du taoïsme est l’unité des contraires, principe générateur du monde, planant au-dessus de lui, et qui existerait donc avant lui. Le taoïsme envisage la contradiction comme lutte et comme complémentarité. Nous expliquerons par la suite les enjeux politiques d’une telle religion. Déjà, nous voyons que le taoïsme est une religion reflétant l’intérêt de la bourgeoisie.

Le bouddhisme enfin, qui est apparu en Inde et s’est propagé en Chine, est une religion bien plus proche des religions telles que le christianisme, où il est question de divinités ressemblant aux hommes. Le bouddhisme reprend un certain nombre de principes du taoïsme, notamment sur le plan moral.



III- La construction philosophique du maoïsme



a- L’unité et la lutte des contraires

Les racines philosophiques du maoïsme sont un mélange du marxisme et de l’influence de l’antique philosophie chinoise.

Ainsi, le sinologue Stuart Shram, notait l’influence de la pensée chinoise traditionnelle dans le maoïsme. Il évoque notamment la théorie de la « révolution permanente », qui n’est pas seulement une théorie rattachée au trotskysme, mais également l’un des fondements de la théorie maoïste :

« Parmi les sources possibles de la théorie de la « révolution permanente », il faut mentionner également certains courants de la pensée chinoise classique, notamment le Taoïsme. On a pu se demander si la théorie des contradictions de Mao Tse-toung ne provenait pas davantage de ses origines chinoises que de sa formation marxiste 39. Sans doute la dialectique de Mao vient-elle malgré tout du marxisme, mais d'un marxisme assimilé et transmué par un esprit profondément marqué par les tendances dialectiques de la philosophie chinoise. Il est intéressant de noter que le biographe chinois du jeune Mao a trouvé dans les carnets d'étudiant de celui-ci des passages qui lui paraissent trahir un fort penchant pour le matérialisme dialectique, mais qui sont manifestement inspirés avant tout par les vieilles idées de la dialectique du y in et du yang 40. Les Chinois eux-mêmes sont d'ailleurs conscients de l'existence de ces tendances, qu'ils s'efforcent d'exploiter dans la lutte contre les vestiges du confucianisme. Ainsi le célèbre historien de la philosophie Feng Yu-lan s'est-il efforcé dernièrement de montrer le caractère dialectique, voire matérialiste, de Lao Tze. D'autres ne sont pas du même avis 41.
39. Enrica Collotti Pischel, Le origine ideologiche del la rivoluzione cinese, Torino, Einaudi, 1958, notamment pp. 211-212.
40. Li Rui, Mao Ze-dong tongzhi de chuqi geming huodong (La première période de l'activité révolutionnaire du camarade Mao Tse-toung), Pékin, Zhongguo Qinnian Chubanshe, 1957, p. 43.
41. Feng Yu-lan, « Xian Qin Daojia san pai de ziran guan de qitong : (Les différences et les points communs dans les conceptions de la nature des trois écoles taoïstes des Tchin), Zhexue Yanjiu 4, 1959: 32-40; — Guang Feng et Lin Yu-shi, « Lun Laoze zhexue tixi de weixin rhuyi benzhi » (Sur le caractère idéaliste du système philosophique de Lao Tse), Ibid. 6, 1959: 10-41. Voir la suite de la controverse dans le numéro 7 de la même revue, pp. 23-57 (réponse de Feng Yu-lan, et réponse à cette réponse par Guang Feng et Lin Yu-shi). 650
(...)
La « Révolution Permanente » en Chine d'ailleurs déjà attaqué Feng Yu-lan comme « idéaliste » - — écrit que si la dialectique doit aujourd'hui être soit matérialiste. soit idéaliste, la méthode dialectique a été inventée par des idéalistes ; Autrement dit, il reconnaît en fait sa dette envers la tradition philosophique chinoise. Et, dans un autre article de Recherches philosophiques, on cite aussi bien Suan Tze que Engels comme auteur de l'idée que l'homme peut devenir le maître de la nature 44. La recherche des sources de la théorie actuelle de la révolution permanente est d'un incontestable intérêt. Il est évident que les idéologues chinois se sont mis à relire Marx et Lénine ; ils tirent sans doute aussi des éléments de leur passe national. En revanche, nous ne sommes pas persuadés qu'ils aient subi l'influence de Trotski, bien qu'il soit évidemment impossible d'affirmer qu'aucun d'entre eux n'a lu La révolution permanente en cachette. S'ils font à certains égards du trotskisme - — sans pour autant s'aligner sur l'ensemble des positions de Trotski - — ils doivent le faire, comme M. Jourdain, sans le savoir. D'ailleurs, même s'il était prouvé que les œuvres de Trotski circulent aujourd'hui en Chine — ce dont nous doutons fort — l'essentiel serait de savoir pourquoi elles circulent. Il en est de même en ce qui concerne les autres sources présumées de l'idéologie qui s'élabore depuis deux ans en Chine. Il est en effet évident que l'idée de la révolution permanente n'est pas ressuscitée parce qu'à Pékin quelqu'un aurait ouvert par hasard les œuvres de Marx ou de Lénine à un passage frappant. Au contraire, c'est parce que l'évolution de la révolution chinoise faisait ressentir la nécessité d'une telle théorie qu'on a été rechercher les textes appropriés de Marx et de Lénine pour la justifier. Pour employer un langage marxiste, c'est dans la base sociale qu'il faut chercher l'explication de la superstructure idéologique. »
Stuart R. Shram, La « révolution permanente » en Chine, Idéologie et réalité, 1960

(La théorie de la révolution permanente est la théorie selon laquelle le prolétariat doit conquérir le pouvoir politique mais développer le capitalisme en attendant que les forces productives soient « suffisamment développées » pour passer au socialisme. Il va de soi que le capitalisme produit spontanément la bourgeoisie comme classe dominante, et que par conséquent, une coexistence de ce genre ne saurait durer bien longtemps. Nous reviendrons sur ce sujet par la suite).

Mao Zedong a étudié la pensée chinoise traditionnelle, il ne fait donc aucun doute qu’il la connaissait. La question de savoir quelle influence celle-ci a eu sur sa pensée est une autre question. En réalité, cette influence saute aux yeux à la simple lecture de De la contradiction, livre écrit par Mao avant le tournant des années 1940, mais largement modifié par la suite. Ce livre décrit la conception de Mao de le dialectique, conception qui, d’après les maoïstes, surpasse, voire « corrige » les grands classiques : Hegel, Marx, etc. Malheureusement nous avons déjà vu de bien nombreuses « améliorations » du marxisme qui n’en étaient pas. C’est dans Souvenirs que Khrouchtchev révèle comment Ioudine, ambassadeur soviétique en Chine dans les années 1950 et philosophe soviétique, a pris part au maquillage de De la contradiction, pour lui donner un aspect marxisant. Le texte original devait donc être bien plus proche du taoïsme, ce que de nombreux passages continuent de trahir, pour qui sait lire attentivement, et surtout pour qui connaît un minimum la philosophie chinoise. Je renvoie d’ailleurs à ce sujet au texte sur le taoïsme de Ioudine dans le Petit dictionnaire de philosophie de 1955.

La grande question de la dialectique est la contradiction, tout tourne autour d’elle, et la philosophie de Mao n’y échappe pas.

Plutôt que d’expliquer de façon académique et ennuyante la philosophie de Mao, il convient de revenir à l’histoire de la Chine (et pour cela, je renvoie également à mon texte sur le maoïsme). D’abord, il faut bien comprendre le caractère de la révolution chinoise de 1949, il s’agissait d’une révolution démocratique bourgeoise et non d’une révolution socialiste.

« Dans sa première étape ou première phase, la révolution dans une colonie ou semi-colonie reste essentiellement, par son caractère social, une révolution démocratique bourgeoise, et ses revendications tendent objectivement à frayer la voie au développement du capitalisme ; néanmoins, elle n’est déjà plus une révolution de type ancien, dirigée par la bourgeoisie et se proposant d’établir une société capitaliste et un État de dictature bourgeoise, mais une révolution de type nouveau, dirigée par le prolétariat et se proposant d’établir, à cette première étape, une société de démocratie nouvelle et un État de dictature conjointe de toutes les classes révolutionnaires.
(...)

La première étape de la révolution chinoise (étape qui se subdivise elle-même en nombreux stades intermédiaires) est, par son caractère social, une révolution démocratique bourgeoise d’un type nouveau, elle n’est pas encore une révolution socialiste prolétarienne ; néanmoins, elle fait partie depuis longtemps de la révolution mondiale socialiste prolétarienne, elle en constitue même, maintenant, une part considérable et est pour elle une grande alliée. La première phase ou première étape de cette révolution n’est certainement pas et ne peut être l’édification d’une société capitaliste de dictature bourgeoise ; elle doit s’achever par l’édification d’une société de démocratie nouvelle placée sous la dictature conjointe de toutes les classes révolutionnaires chinoises, à la tête desquelles se trouve le prolétariat chinois ; puis on fera passer la révolution à la seconde étape, celle de l’édification de la société socialiste en Chine.

(…)

La révolution, dont la tâche principale, à l’étape actuelle, est de combattre l’impérialisme étranger et les forces intérieures féodales, est une révolution démocratique bourgeoise et non une révolution socialiste visant à renverser le capitalisme. »
Mao Zedong, La démocratie nouvelle, 1940

Cette révolution n’ayant jamais été suivie d’une révolution socialiste, le mode de production qui existait en Chine après la révolution de 1949 et jusqu’à aujourd’hui a nécessairement été le capitalisme et non le socialisme.

Il apparaît donc qu’en réalité le maoïsme est l’équivalent chinois du mouvement révolutionnaire bourgeois qui renversa l’aristocratie en mobilisant la paysannerie (la révolution française de 1789). En 1950, dans Cinq conversations avec les économistes soviétiques, Staline remarquait déjà que « la révolution chinoise nous rappelle celle de la révolution bourgeoise française de 1789 », et si certains dirigeants soviétiques se laissaient berner par les slogans chinois sur la construction du socialisme, Staline lui, avait bien dissipé cette confusion. « La confusion sur cette question arrive parce que nos cadres n'ont pas une éducation économique profonde. » Mao et Staline étaient donc parfaitement d’accord pour dire que la révolution chinoise n’en était qu’ « à sa première étape de développement ».

La théorie de Mao était que la révolution démocratique bourgeoise, qui allait donc avoir un régime capitaliste, pourrait néanmoins être gouvernée par une « dictature conjointe de toutes les classes révolutionnaires », c’est à dire en fait à la fois la dictature de la bourgeoisie et à la fois la dictature du prolétariat, de la petite bourgeoisie et de la paysannerie.

« Si nous ne suivons pas la voie du capitalisme de dictature bourgeoise, alors, peut-être pouvons-nous suivre la voie du socialisme de dictature prolétarienne ? Non, c'est également impossible.
(…)
Mais il y a en outre une autre catégorie de gens qui, semble-t-il, n'ayant pas de mauvaises intentions, sont simplement égarés par la "théorie de la révolution unique", égarés par la conception purement subjective "d'accomplir d'un seul coup la révolution politique et la révolution sociale". Ils ne comprennent pas que la révolution est divisée en étapes, qu'il faut obligatoirement passer d'une première révolution à une seconde, qu'"accomplir deux révolutions d'un seul coup" est impossible. De pareilles conceptions qui mélangent les étapes de la révolution et diminuent les efforts vis-à-vis de la tâche présente, sont également très nuisibles. »
Mao Zedong, La démocratie nouvelle, 1940

Mao Zedong n’aura peut-être pas remarqué qu’en 1917, il ne s’est écoulé que 8 mois entre la révolution démocratique bourgeoise de février et la révolution socialiste d’Octobre (5, si considère la première tentative échouée des bolcheviques en juillet). Il ne s’agissait donc pas de la même révolution, mais du reste, les bolcheviques considéraient comme Marx la révolution bourgeoise comme étant « un prélude immédiat à la révolution prolétarienne » (Karl Marx, Le manifeste du parti communiste, 1847).

De plus la théorie de la « dictature conjointe de toutes les classes révolutionnaires » signifie donc un gouvernement à la fois bourgeois et prolétarien (soit disant le prolétariat y aurait dominé, mais vu qu’il pesait 2% du P«C»C…).

« Le point le plus important, que ne comprennent pas les [faux] socialistes et qui constitue leur myopie théorique, leur emprisonnement dans les préjugés bourgeois et leur trahison politique envers le prolétariat, c'est que dans la société capitaliste, dès que s'aggrave la lutte des classes qui est à sa base, il n'y a pas de milieu entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat. Tous les rêves d'une solution intermédiaire ne sont que lamentations réactionnaires de petits bourgeois. »
Lénine, Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne, 1919

Ce qui est certain donc, c’est que la théorie de la démocratie nouvelle n’a rien d’une application créatrice ou exotique du marxisme, il s’agit d’une véritable falsification de toute la théorie de Marx et de Lénine sur l’état, sur l’impossibilité d’un gouvernement de classes antagonistes.

« Il ne fait aucun doute que la révolution en est encore à sa première phase et n'entrera que plus tard, lors de son développement ultérieur, dans la seconde phase, celle du socialisme. La Chine ne connaîtra le vrai bonheur qu'avec le socialisme. Mais ce n'est pas encore le moment de le réaliser. La tâche présente de la révolution chinoise est de combattre l'impérialisme et le féodalisme; avant que cette tâche soit achevée, il ne saurait être question de socialisme. La révolution chinoise doit traverser inévitablement deux phases, d'abord celle de la démocratie nouvelle, puis celle du socialisme. De plus, la première phase sera assez longue, elle ne peut s'achever du jour au lendemain. Nous ne sommes pas des utopistes et nous ne pouvons pas faire abstraction des conditions existante »
Mao Zedong, La démocratie nouvelle, 1940

Période qui fut tellement longue, qu’elle n’a visiblement toujours pas pris fin ! Quoi qu’il en soit, les maoïstes ont toujours été incapables de placer sur une frise chronologique le début de la révolution socialiste en Chine. Et pour cause, il n’y en a jamais eu. Lors du grand bon en avant, il y eut en effet d’importantes menées économiques, mais aucune trace de changement politique, aucun changement de classe dominante, la bourgeoisie est bien restée au pouvoir, il n’y a eu aucune révolution socialiste.

Ce petit a-parté historique est fondamental, car le caractère de la révolution chinoise permet de comprendre le maoïsme.

La bataille philosophique a fait son grand retour au moment de la « révolution culturelle » à partir de la fin des années 1960. La révolution bourgeoise était terminée en Chine, c’est à dire que la bourgeoisie était au pouvoir, le capitalisme se développait librement. Il y avait alors deux attitudes possibles pour la bourgeoisie. Ou bien considérer que les « masses » devaient rentrer tranquillement chez elles pour que l’histoire s’arrête là, ou bien considérer que les « masses » pouvaient être encore d’une certaine utilité , qu’il est encore possible de les manipuler dans l’intérêt de la bourgeoisie (ou d’une fraction du parti contre autre). Et donc l’histoire continue, mais sans aller vers la révolution socialiste (puisque officiellement, c’est déjà le socialisme, mais surtout parce que jamais la bourgeoisie ne fait de révolution socialiste).

Mao Zedong, qui depuis le milieu des années 1950, était constamment menacé d’être mis à l’écart du parti ou marginalisé avait tout loisir de mobiliser une partie assez large de la population qui elle aussi avait été mise à l’écart après la révolution bourgeoise, jetée comme un kleenex. C’est notamment le cas de toute une partie de la jeunesse bourgeoise qui se voyait refuser l’accès aux postes dans le parti et dans l’état, désormais verrouillé par la bourgeoisie et le parti « communiste » chinois. La bourgeoisie chinoise était donc divisée entre repus et avides de pouvoir, entre le quartier général, et les gardes rouges de Mao, bref entre deux camps bourgeois qui se traitaient mutuellement de « révisionnistes », etc. C’est cette période de lutte qu’on appelle la « révolution culturelle ».

L’un des débats pendant cette période était de définir le principe juste de la dialectique. Selon les maoïstes, « un se divise en deux » était la vraie dialectique. Selon les adversaires de Mao, c’était « deux fusionnent en un ». Ces deux phrases avaient toutes les deux la prétention d’être la vision correcte de la dialectique. La première, « un se divise en deux », est une formule issue du taoïsme, elle signifie politiquement la lutte des classes. La seconde « un fusionne en deux », est une formule issue du confucianisme, elle signifie politiquement la paix de classes.

« Le Tao désigne le Vide originel d’où émane le souffle primordial qui est l’Un. L’Un se divise en deux souffles vitaux que sont le Yin et le Yang. »
Lao Tseu, Dao de jing (Le livre de la voie et de la vertu)

En réalité, le taoïsme admet à la fois « un se divise en deux » et « deux fusionnent en un », c’est à dire qu’il admet à la fois la lutte et la conciliation. D’ailleurs, le symbole du taoïsme (le yin et le yang), est justement un symbole représentant à la fois la lutte et la complémentarité des contraires.




« Nous autres, Chinois, nous disons souvent : « Les choses s'opposent l'une à l'autre et se complètent l'une l'autre. » Cela signifie qu'il y a identité entre les choses qui s'opposent. Ces paroles contiennent la dialectique ; elles contredisent la métaphysique. « Les choses s'opposent l'une à l'autre », cela signifie que les deux aspects contradictoires s'excluent l'un l'autre ou qu'ils luttent l'un contre l'autre ; elles « se complètent l'une l'autre », cela signifie que dans des conditions déterminées les deux aspects contradictoires s'unissent et réalisent l'identité. Et il y a lutte dans l'identité ; sans lutte, il n'y a pas d'identité. »
Mao Zedong, De la contradiction

Il n’y a pas besoin d’un master en sinologie pour voir ici à peine dissimulée les conceptions philosophiques du taoïsme. En fait, quand Mao parle d’unité des contraires, il interprète unité au sens d’une complémentarité. Il y aurait donc à la fois lutte et complémentarité. La lutte serait absolue et la complémentarité un produit de cette lutte.

La notion de complémentarité des contraires se retrouve par exemple dans le Yi Jing (le livre des transformations), grand classique fondamental dans la philosophie taoïste.

« C'est pourquoi l'eau et le feu se complètent l'un l'autre, le tonnerre et le vent ne se contrarient pas l'un l'autre, la montagne et le lac associent leurs forces pour agir. Ce n'est qu'ainsi que le changement et le renversement sont possibles et que toutes les choses peuvent venir à la perfection. »
Yi Jing

Rappelons que la notion de complémentarité est totalement absente du matérialisme dialectique. Elle renvoie à la notion de conciliation des contraires, à la paix des classes antagonistes, et donc effectivement au « deux fusionnent en un ». Bien que Mao se soit attaqué à cette formule, sa pensée intègre à la fois la lutte et la complémentarité, tout comme le taoïsme.


Mao comprenait l'unité des contraires, au sens d'une complémentarité, d'un compromis donc... Il est assez évident que l'unité des contraires au sens marxiste signifie simplement que les deux pôles d'une contradiction se conditionnent réciproquement, c'est à dire qu'ils n'existent que l'un par rapport à l'autre (ainsi par exemple, le maître et l'esclave). Il n'y a aucune "complémentarité".

Mais alors là question est simplement de savoir à quoi sert la "complémentarité" dans le dicours maoïste, par exemple à justifier l'existence au sein du parti communiste de "marxistes à 50%", de "marxistes à 10%", etc. Les principes devraient être souples et fermes à la fois ! Fermes, mais pas trop, il faudrait aussi des compromis pour maintenir l'unité du parti !



« A chaque étape tactique, il faut savoir à la fois lutter et transiger. Revenons maintenant aux rapports entre camarades. Je propose que des discussions soient engagées entre camarades quand il existe un désaccord. D'aucuns s'imaginent que ceux qui sont entrés dans le parti communiste deviennent tous des saints, qu'il n'y a plus, entre eux, ni différends ni malentendus et que le parti ne peut plus faire l'objet d'une analyse ; en d'autres termes, qu'il est monolithique et uniforme, et que les discussions ne sont plus nécessaires. C'est comme si, une fois entré dans le parti, on devenait nécessairement marxiste à cent pour cent. En réalité, il y a des marxistes de toutes sortes : marxistes à 100 pour cent, à 90 pour cent, à 80 pour cent, à 70 pour cent, à 60 pour cent, à 50 pour cent, et même à 10 ou 20 pour cent seulement. Ne pourrions-nous engager des entretiens dans une petite salle entre deux ou quelques personnes ? Ne pourrions-nous le faire en partant du désir d'unité et dans un esprit d'entraide ? Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de négociations avec les impérialistes (celles-ci sont d'ailleurs nécessaires), mais de pourparlers dans les rangs communistes. Prenons un exemple : en ce moment même, ne sommes-nous pas douze pays à négocier ? Plus de soixante partis ne sont-ils pas en train de le faire ? En effet, les discussions sont en cours. Cela signifie qu'à la condition de ne pas porter atteinte aux principes du marxismeléninisme, on peut admettre quelques-unes des opinions acceptables des autres et renoncer à certaines vues susceptibles d'être abandonnées. On pourra ainsi utiliser les deux mains à l'égard d'un camarade fautif : avec l'une, on luttera contre lui, avec l'autre, on fera l'unité avec lui. Le but de cette lutte, c'est de maintenir les principes du marxisme, ce qui signifie fermeté sur les principes ; c'est là un aspect du problème. L'autre aspect, c'est de faire l'unité avec lui. L'unité a pour but de lui offrir une issue, de réaliser un compromis avec lui ; c'est ce qu'on appelle souplesse. »

Mao Zedong, La méthode dialectique et l'unité du parti, 1957



Donc pour Mao, l'unité des contraires signifie une sorte de recette de cuisine pour équilibrer les choses. Le parti doit avoir des marxistes et des anti-marxistes, "deux lignes", etc.

Une dialectique assez intéressante quand on sait que Mao, durant la révolution culturelle, rejettait la formule "deux fusionnent en un". Un paradoxe que nous expliquerons par la suite.

Ce qui est certain en tout cas, c'est que l'unité du parti communiste ne peut se faire que sur des principes fermes, et pas sur des compromis, que par conséquent le parti n'a pas à être un mélange de marxistes et d'anti-marxistes (ou de "marxistes à 50%"), mais doit être le parti du marxisme uniquement. Le marxisme n'accorde aucune souplesse aux principes, mais uniquement aux questions relevant de la tactique.



Cependant, ni « un se divise en deux », ni « deux fusionnent en un » (au sens où l'entendent les chinois, comme collaboration de classes antagonistes) ne sont le marxisme.

« deux fusionne en un » est une doctrine de pacifisme entre les classes, la doctrine de ceux qui redoutent la lutte, c’est donc une formule conservatrice.

« un se divise en deux » est une doctrine de lutte des classes, donc en un sens, elle est révolutionnaire.

Cependant, s’arrêter à cet aspect superficiel, c’est ne pas voir que ces deux formules n’ont rien à avoir avec la dialectique au sens où l’entendait Marx. Ce sont des phrases générales, qui toutes les deux divinisent la contradiction.

En effet, peu importe la formule qu’on choisit, on choisit bien une formule, et on prétend en quelque sorte que cette formule est une loi universelle.

Si « deux fusionnent en un » est une vérité éternelle et universellement vraie, reflétant réellement le fonctionnement de la nature, de la société, etc. Si les exploités et les exploiteurs se complètent, c’est qu’ils ont donc le même intérêt. Un peu comme dans la fameuse théorie de la « main invisible ». Alors il ne devrait tout simplement jamais y avoir de lutte, de conflits, etc. Lénine remarquait déjà que « « La tendresse » pour la nature et l'histoire (chez les philistins), c'est le désir de les épurer des contradictions et de la lutte)… » » (Lénine, Résumé de la Science de la logique de Hegel, 1914).

Si « un se divise en deux » est une vérité éternelle et universellement vraie, reflétant réellement le fonctionnement de la nature, de la société, etc. Alors jamais il ne pourra exister de société sans classe exploiteuse, il y a certes une lutte des classes, mais elle ne produirait pas de progrès, de dépassement, l’histoire de la lutte des classes serait sans fin tournerait en rond, le socialisme serait impossible. En effet, l’unité de la société ne pourrait pas se faire, on retomberait sans cesse dans la division en classes antagonistes.

Le taoïsme, comme le maoïsme, incluent ces deux aspects, « deux fusionnent en un » et « un se divise en deux », même si Mao insista plus lourdement sur la seconde pendant la révolution culturelle.

En fait, il y a une explication parfaitement rationnelle à cette construction philosophique, pour le moins « contradictoire ».

Cela tient au fait que la bourgeoisie est une classe qui est, du point de vue historique, successivement révolutionnaire et conservatrice. Révolutionnaire, quand il s’agit de liquider le régime féodal, fondé sur la propriété du sol et dirigé par l’aristocratie. Conservatrice, quand il s’agit d’empêcher le prolétariat de la renverser à son tour.

Au début de son histoire, la bourgeoisie est une classe révolutionnaire, c’est d’ailleurs elle qui inventa le concept de la lutte des classes, en dirigeant le camp des « productifs », le « tiers-états » (la bourgeoisie, la petite bourgeoisie, la paysannerie et le prolétariat), contre les « oisifs » (la noblesse et le clergé). « Dès ce moment, la classe révolutionnaire devient conservatrice. » (Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847). Les idéaux révolutionnaires sont reniés, c’est le temps des compromis, du statut-quo, de la paix avec l’esclavagisme. Si toutefois la bourgeoisie peut avoir besoin encore de mobiliser le prolétariat contre les résidus de l’aristocratie, contre une autre fraction de la bourgeoisie, ou contre la bourgeoisie étrangère, la bourgeoisie sait alors reprendre ses accents révolutionnaires, « patriotiques » et guerriers. Mais dès lors que la révolution bourgeoise est réalisée, la bourgeoisie est nécessairement une classe conservatrice.

C’est cette spécificité de la bourgeoisie qui l’oblige à toutes les contorsions idéologiques, pour intégrer la dialectique, la lutte, la révolution bourgeoise, mais également l’histoire figée après cette révolution, la paix sociale avec le prolétariat, etc. La bourgeoisie, une fois au pouvoir, souhaitait décréter la fin de l’histoire, c’est à dire que l’histoire devait soit se figer dans la paix sociale, soit se figer dans une lutte de classes tournant en rond sans objectifs, visant à l’équilibre, etc. De nos jours, la bourgeoisie produit encore de nombreuses théories selon laquelle se serait la « fin de l’histoire », parce que l’URSS s’est effondrée, une « fin » qui n’a pas fini de se ridiculiser au vu des crises du capitalisme, qui elles, n’ont pas fini d’en finir avec le capitalisme.

C’est en ce sens qu’on comprend l’intérêt de la philosophie du taoïsme pour la bourgeoisie chinoise dirigée par Mao. Elle fournit en effet une justification pour la révolution bourgeoise, et pour la fin de l’histoire après cette révolution (pas de révolution socialiste).

Pour reprendre la formule hégélienne, thèse, antithèse, synthèse (ou thèse, négation, négation de la négation), Marx expliquait que le capitalisme était venu nier la propriété individuelle des travailleurs indépendants du moyen-âge. A son tour le capitalisme devait être nié, pour rétablir la propriété individuelle, mais sur une base nouvelle, la propriété commune :

« L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de, l'ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol.
Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif. Là, il s'agissait de l'expropriation de la masse par quelques usurpateurs; ici, il s'agit de l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse. »
Karl Marx, Le Capital, Livre premier, Le développement de la production capitaliste, 1867

- les partisans de « deux fusionnent en un » (au sens, complémentarité des contraires) n’admettent pas l’antithèse, la contradiction, il n’y a aucune dialectique. C’est la conception réactionnaire du confucianisme,

- les partisans de « un se divise en deux » admettent l’antithèse, la première négation, mais décrètent que l’histoire s’arrête là. Le capitalisme ne sera pas nié à son tour. Or, si la contradiction n’est pas dépassée, alors on arrive à une alternance sans fin de périodes d’équilibres, et de périodes de luttes, mais sans jamais dépasser la contradiction.

« Dans notre pays, les contradictions entre la classe ouvrière et la bourgeoisie nationale sont de celles qui se manifestent au sein du peuple. La lutte entre ces deux classes relève en général du domaine de la lutte de classes au sein du peuple. (…) Dans la période de la révolution socialiste, elle exploite la classe ouvrière et en tire des profits. (...) Les contradictions qui l'opposent à la classe ouvrière sont des contradictions entre exploiteurs et exploités ; elles sont certes de nature antagoniste. Cependant, dans les conditions concrètes de notre pays, ces contradictions antagonistes peuvent se transformer en contradictions non antagonistes et recevoir une solution pacifique si elles sont traitées de façon judicieuse. »
Mao Zedong, De la juste résolution des contradictions au sein du peuple, 1957

Et voilà que deux fusionnent en un… En réalité, « un se divise en deux », c’est à dire le discours guerrier vaut uniquement quand il s’agit de renverser l’aristocratie et l’impérialisme japonais, ou une autre fraction bourgeoise. En revanche, le prolétariat lui, n’a pas le droit à sa propre révolution, pour lui, ce sera la complémentarité avec la bourgeoisie, la « solution pacifique », etc.


« Engels a parlé au sujet des trois catégories, mais en ce qui me concerne je ne crois pas à deux de ces catégories (l'unité des opposés est la loi la plus fondamentale, la transformation de la qualité et de la quantité l'une en l'autre est l'unité des contraires [que sont] qualité et quantité, et la négation de la négation n'existe pas du tout).
La juxtaposition, au même niveau, de la transformation de la qualité et de la quantité l'une en l'autre, la négation de la négation, et la loi de l'unité des opposés est « triplisme », pas le monisme. La chose la plus fondamentale est l'unité des opposés.
La transformation de la qualité et de la quantité l'une en l'autre est l'unité des contraires [que sont] qualité et quantité. Il n'y a pas de telle chose comme la négation de la négation. »
Mao Tsétoung Unrehearsed, Ed. Penguin Books, 1974

Il est assez simple d’interpréter le rejet de la négation de la négation. Cela signifie, pas de révolution socialiste, pas de communisme. En fait, la contradiction est pour Mao une religion (je le démontrerai par la suite) et non une science. La division de la société en exploiteurs et exploités devient ainsi une vérité éternelle qui ne saurait être dépassée.


En fait, ce rejet de la négation de la négation, de la synthèse de Hegel, n’a pas été seulement le fait de Mao. Proudhon, qualifié de « socialiste bourgeois ou conservateur » par Marx, révisait lui aussi le fondement du mouvement hégélien :


« La formule hégélienne n’est une triade que par le bon plaisir ou l'erreur du maître, qui compte trois termes là où il n'en existe véritablement que deux, et qui n'a pas vu que l'antinomie ne se résout point, mais qu'elle indique une oscillation, ou antagonisme susceptible seulement d'équilibre. »
Pierre-Joseph Proudhon, Système des contradictions philosophiques ou philosophie de la misère, 1846
« A l'exemple de Hegel j'avais adopté l’idée que l'antinomie devait se résoudre en un terme supérieur, la synthèse, distinct des deux premiers, la thèse et l'antithèse; erreur de logique, autant que d'expérience, dont je suis aujourd'hui revenu. L'antinomie ne se résout pas; là est le vice fondamental de toute la philosophie hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se balancent... Une balance n'est point une synthèse, telle que l'entendait Hegel et comme je l’avais supposé après lui. »
Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la révolution et dans l'Eglise (1860)

Mao, qui remet ouvertement en question la dialectique de Marx, se retrouve en revanche parfaitement dans celle de Proudhon : pas de négation de la négation, la contradiction finit par se figer dans un mouvement oscillatoire (une balance). Mais elle peut se figer de deux façons, ou bien « deux fusionnent en un », par la paix dans l’esclavagisme, ou bien « un se divise en deux », par la contradiction qui se perpétue pour l’éternité. Mao a choisi la deuxième option. En fait, dans les deux cas, la contradiction est divinisée, et c’est là le chemin de la métaphysique maoïste.

Le maoïsme remplace la synthèse hégélienne, la négation de la négation par une sorte d’équilibre, de lutte cyclique qui n’avance pas. La « troisième étape » du marxisme-léninisme, c’est le « calendrier luni-solaire » :

« Il faudra «allumer le feu» périodiquement. Comment s'y prendre à l'avenir ? D'après vous, devrait-on le faire une fois par an ou tous les trois ans ? Je pense qu'on doit le faire au moins deux fois chaque quinquennat, tout comme le mois intercalaire du calendrier luni-solaire revient une fois tous les trois ans ou deux fois tous les cinq ans. »
Mao Tsétoung, Œuvres choisies, Pékin, 1977.

C’est à dire qu’à un certain stade du développement de la société, Mao décrète que désormais l’histoire devient cyclique, la contradiction ne s’arrêterait jamais, elle ne serait jamais dépassée (sauf par une autre). Mao allait jusqu’à affirmer que « sans contradictions, pas d’univers ». Un véritable dialecticien aurait plutôt dit « sans contradictions, pas de mouvement ».

La réfutation des thèses de Proudhon par Marx permet de fait de réfuter la pseudo-dialectique de Mao :

« Parlons d'une autre manière : M. Proudhon n'affirme pas directement que la vie bourgeoise est pour lui une vérité éternelle; il le dit indirectement, en divinisant les catégories qui expriment les rapports bourgeois sous la forme de la pensée. Il prend les produits de la société bourgeoise pour des êtres spontanés, doués d'une vie propre, éternels, dès qu'ils se présentent à lui sous la forme de catégories, de pensée. Ainsi il ne s'élève pas au-dessus de l'horizon bourgeois. Parce qu'il opère sur les pensées bourgeoises en les supposant éternellement vraies; il cherche la synthèse de ces pensées, leur équilibre, et ne voit pas que leur mode actuel de s'équilibrer est le seul mode possible. »
Karl Marx, Lettre à Annenkov, 1846
« Le petit-bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état, se fait d'une part socialiste, d'autre part économiste, c'est-à-dire il est ébloui par la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathise aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. Il se vante dans son for intérieur de sa conscience d'être impartial, d'avoir trouvé le juste équilibre, qui a la prétention de se distinguer du juste milieu. Un tel petit-bourgeois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n'est que la contradiction sociale, mise en action. Il doit justifier par la théorie ce qu'il est en pratique. »
Karl Marx, Lettre à Annenkov, 1846
« Réellement, il fait ce que font tous les bons bourgeois. Tous, ils vous disent que la concurrence, le monopole, etc., en principe, c'est-à-dire pris comme pensées abstraites, sont les seuls fondements de la vie, mais qu'ils laissent beaucoup à désirer dans la pratique. Tous ils veulent la concurrence sans les conséquences funestes de celle-ci. Tous veulent l'impossible, c'est-à-dire les conditions de la vie bourgeoise sans les conséquences nécessaires de ces conditions. Tous, ils ne comprennent pas que la forme bourgeoise de la production est une forme historique et transitoire, tout aussi bien que l'était la forme féodale. Cette erreur vient de ce que pour eux l'homme-bourgeois est la seule base possible de toute société, de ce qu'ils ne se figurent pas un état de société dans lequel l'homme aurait cessé d'être bourgeois. »
Karl Marx, Lettre à Annenkov, 1846

C’est la raison pour laquelle ni « deux fusionnent en un », ni « un se divise en deux » ne font partie des lois de la dialectique. Il n’y a nulle part un dieu « contradiction » qui plane au-dessus de la réalité.


La doctrine de la paix sociale, de la complémentarité des contraires (« deux fusionnent en un »), etc. est facilement identifiable comme étant étrangère au marxisme. Nous verrons plus loin que la "fusion" du marxisme (la synthèse, la négation de la négation) n'est pas ce qu'entendaient les chinois par "deux fusionnent en un".


La doctrine de la lutte des classes en revanche, doit être comprise de manière juste. Le marxisme n’a pas inventé la doctrine de la lutte des classes. Et surtout, la lutte des classes n’est pas un principe éternel. Il existait un temps où l’humanité n’était pas divisée en classes exploiteuses et classes exploitées. A cette époque il n’existait donc pas de lutte de classes. Mais l’humanité a développé les forces productives, de façon nécessairement inégale, les uns ont pu exploiter les autres, et l’humanité est « tombée » dans l’histoire. Depuis des milliers d’années, l’humanité traverse, de façon inégale aussi, les différentes étapes de cette histoire, et viendra un jour, pas si lointain, où elle sera à nouveau unie. Unie non pas par la morale, la complémentarité des exploiteurs et des exploités, non pas de cette façon. Unie justement par la suppression des exploiteurs et la création d’une nouvelle société organisée consciemment, capable de contenir en son sein les immenses forces productives crées par le capitalisme, et appelées à se développer encore. Dans le futur, lorsque le capitalisme aura été écrasé et définitivement vaincu, il existera alors en effet une société sans luttes des classes, l’intérêt individuel de l’homme et l’intérêt public seront confondus. En jetant un œil sur notre histoire, nous verrons alors comment l’humanité est passée de l’unité (dans la tribu primitive) à la division (que constitue l’esclavagisme, puis le capitalisme), puis de la division à l’unité, sur une base nouvelle et bien plus large, et qui ne retombera pas dans la division. La négation (que constituait cette période de division) sera à son tour niée, ainsi s’effectue la progression de l’histoire, tout comme Hegel concevait la progression des connaissances par négations successives. Il est vrai que l'histoire de l'humanité a été une succession de différents types d'exploitations, une contradiction en chassant une autre. Mais alors la question est simplement de savoir si une fois le communisme atteint nous retomberons ou non dans la division, au nom de la formule magique "un se divise en deux". Non, cette fois nous ne serons plus divisés, car la société sera organisée consciemment, et non bâtie de façon aveugle. La nécessité enfin comprise, l'humanité sera alors libre. Les forces productives et les rapports de productions seront consciemment ajustés, sans entrer en conflit, et il n'y aura plus de divisions de la société en exploiteurs en exploités, en dominants et en dominés. La période de division sera vue comme une préhistoire de l'humanité, comme l'enfance ou l'adolescence de l'humanité. L'humanité se développera alors sans se développer de façon contradictoire, comme l'expliquait Marx.


« Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. »

Karl Marx, Manuscrits de 1844


La dialectique, c'est donc à la fois la division, mais aussi la réunification, sur une base nouvelle. Réunification qui n'est pas une conciliation, un compromis, ou un équilibre, mais plutôt un nouveau stade, où la contradiction est dépassée.



« Ce qui constitue le mouvement dialectique, c'est la coexistence des deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle. »
Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847



Comme on le voit, il y a bien une "fusion" dans la dialectique de Marx (ou Hegel).

En fait, la confusion vient ici du fait que les chinois entendent par unité : complémentarité, conciliation des contraires. Or, ce n'est pas du tout le sens de la fusion, de la synthèse, c'est à dire de la négation de la négation. La synthèse de Hegel n'est pas un "juste milieu", un "équilibre" ou une "balance" (comme le souhaitait Proudhon). En effet, si la synthèse était la conciliation des contraires, alors c'est que les contraires existent toujours... "réconciliés", sans lutte, mais toujours contraditoires. Je donnerai après cet encadré quelques exemples de négations de la négation pour bien montrer la différence avec "deux fusionnent en un" au sens où l'entendaient les chinois.

Pour le taoïsme et le maoïsme, il y a bien "un se divise en deux" et "deux fusionnent en un". Simplement dans la philosophie chinoise, "deux fusionnent en un" signifie la complémantarité, la paix entre exploiteurs et exploités. De plus ces deux phrases sont considérées comme des divinités et non comme des processus transitoires. Mao ordonne cela en disant que l'unité (pour Mao : le compromis) est relatif tandis que la lutte est absolue. Autrement dit pour Mao "un se divise en deux" est plus important que "deux fusionnent en un". En fait, le sens politique de tout cela, c'est que Mao rejetait à la fois la "fusion" du marxisme (la négation de la négation), et à la fois la "fusion" de Liu Shaoki, au sens de la paix avec les autres fractions bourgeoises. Par contre dès qu'il s'agissait du prolétariat, Mao était intarissable en compromis, en "solutions pacifiques", en complémentarité. Et comme il rejette la "fusion" du marxisme (la négation de la négation), alors "un se divise en deux" devient un dieu, la contradiction (le capitalisme) est indépassable...

Bref, Mao était guerrier et impitoyable avec ses concurrents du P"C"C : rejet de "deux fusionnent en un" au sens chinois (conciliation). L'opposition bourgeoisie-prolétariat ne devait pas être dépassée, pas de négation de la négation, pas de "fusion" au sens marxiste. L'opposition bourgeoisie-prolétariat devait donc trouver une "solution pacifique", et voilà que le "deux fusionne en un" chinois (la conciliation), jeté par la porte, revient par la fenêtre... En fait, Mao était pour une lutte de classes implacable contre l'aristocratie, le quartier général ("un se divise en deux", "la lutte est absolue"), mais par contre, la lutte bourgeoisie-prolétariat devait rester un cycle sans dépassement, pas de négation de la négation, mais une "unité des contraires", qui est "la loi la plus fondemantale".

Le grand problème du taoïsme, mais qui est identique dans le maoïsme, c'est que la contradriction est divinisée, au lieu d'être vue comme un fait historique et transitoire selon les mots de Marx.

A partir de ces deux erreurs, nous pouvons ramener la philosophie chinoise vers le marxisme. Car il ne s'agit pas de critiquer le taoïsme en disant que tout est faux dans le taoïsme. Il faut pour cela corriger ces deux erreurs.

Donc si nous nous exprimions avec le langage de la philosophie chinoise, nous pourrions dire sans nous tromper que le mouvement dialectique, c'est "un (thèse) se divise en deux (thèse et antithèse)", puis "deux fusionne en un (synthèse)". "Un se divise en deux puis deux fusionne en un", est en fait assez juste.

A condition de bien comprendre que : premièrement, la "fusion" n'est pas une réconciliation des contraires, pas une complémentarité ou un compris, mais bien un dépassement des deux termes (la contradiction disparaît) ; deuxièmement, le "un" ou début et le "un" à la fin sont différents, la thèse et la synthèse ne sont pas la même chose, on est revenu au début mais seulement en apparence. En réalité il y a bien une progression, on parle de développement en "spirale" ; troisièmement, ce mouvement dialectique n'a rien d'une divinité, c'est simplement la loi de l'évolution, donc un reflet général du mouvement des choses, et non une formule qui doit formater l'action humaine. Ce n'est pas une maxime de vie ou un plan, ou je ne sais quel proverble qui nous dit comment agir.


Par conséquent, le mouvement dialectique, c’est l’unité des contraires, leur lutte, et le dépassement de la contradiction. Dans le domaine des idées par exemple, la théorie géocentriste de l’Église affirmait que la Terre était au centre de l’univers et que le Soleil tournait autour. Pourtant cette théorie était contredite par des observations réalisées par Copernic. Ainsi Copernic fut le premier à voir la contradiction entre la théorie de l’Église et les faits qui parlaient dans un autre sens. De là, il fallait nécessairement remettre en question la théorie de l’Église, la nier, et donc lutter contre elle. Sans doute cette lutte s’effectua dans un premier temps dans sa tête, c’est à dire dans ses recherches. Cependant il ne s’agissait pas pour autant de remettre en question tout (l’existence de la Terre, du Soleil, l’orbite des planètes, etc.). Il fallait donc que la critique s’arrête quelque part et conserve ce qu’il y avait de juste dans l’ancienne théorie. Bref, il fallait faire évoluer, progresser la théorie de l’Église, garder ce qu’il y avait de juste et corriger ce qu’il y avait de faux. Ainsi est né le système de Copernic, qui mettait le Soleil au centre de l’univers au lieu de la Terre. Ainsi la théorie et l’observation étaient à nouveau en accord et la contradiction était résolue. Théorie, qui dans cet état, nécessitait bien sur de nouvelles améliorations.

Pour Hegel, toute vérité est partielle, donc aussi partiellement fausse. C'est pouquoi, le chemin de la connaissance, c'est d'abord attaquer les connaissances actuelles, chercher ce qu'il y a de faux en elles. Mais la critique doit bien s'arrêter quelque part, sinon c'est que tout était faux dans la théorie de départ. Non, il faut consever ce qui était vrai, cela veut dire que la critique doit s'arrêter quelque part, la négation doit être niée. On arrive ainsi à une connaissance nouvelle, épurée des erreurs, qui a progressé par la critique. Il n'y a aucun compromis ici, les erreurs sont combattues impitoyablement et ce qui est juste est conservé précieusement, enrichi, amélioré, etc. Thèse, négation, négation de la négation, tel est le mouvement de l'igorance à la connaissance.

Mais on aurait tort de limiter le mouvement progressif au monde des idées. Pour prendre un exemple dans le monde réel, le socialisme est une négation du capitalisme, il se construit dans la lutte contre le capitalisme, dans la destruction impitoyable de ce qui fait la société bourgeoise. Cependant il ne s’agit pas là d’une destruction aveugle. Ce qui ne va pas dans le capitalisme, ce sont les rapports de productions pourris de la propriété privée, devenus périmés à cause des nouvelles forces productives modernes. Le prolétariat détruira impitoyablement la propriété privée. Par contre il récupèrera les moyens de production, la science, la technique, l’industrie, bref, l’ensemble des forces productives léguées par l’ancienne société. Les nouveaux rapports de productions remplaceront les anciens, et la contradiction sera résolue. Le socialisme est ainsi une fusion entre les forces productives de l’ancienne société (forces appelées à se développer par la suite), et les rapports de productions nouveaux (la propriété sociale). Cela explique que le communisme n’est qu’un retour apparent au communisme primitif, c’est disons un retour à la propriété commune, mais sur la base des forces productives modernes.

De la même manière, le prolétariat et la bourgeoisie sont en lutte, mais le socialisme abolit l’exploitation capitaliste. Il n’existe alors plus ni bourgeoisie ni prolétariat mais une nouvelle catégorie d’hommes formés par la nouvelle société.

Limiter la dialectique à l’unité et à la lutte des contraires, cela signifie limiter le marxisme à la lutte des classes, une lutte sans fin et sans but, sans dépassement de la contradiction. Lénine a parfaitement expliqué que cela, ce n’est pas être marxiste :


« Il est souvent dit et écrit que le point principal dans la théorie de Marx est la lutte des classes. Mais c'est faux. Et cette fausse notion aboutit très souvent à une altération opportuniste du marxisme et sa falsification dans un esprit acceptable pour la bourgeoisie. Quant à la théorie de la lutte des classes elle n'a pas été créé par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx et, en général, c'est acceptable pour la bourgeoisie. Ceux qui reconnaissent seulement la lutte des classes ne sont pas encore des marxistes ; ils peuvent toujours se trouver encore dans les limites de la pensée et de la politique bourgeoise. Limiter le marxisme à la théorie de la lutte des classes signifie tronquer le marxisme, le déformant, le réduisant à quelque chose acceptable pour la bourgeoisie. Seulement est marxiste celui qui prolonge l'identification de la lutte des classes à l'identification de la dictature du prolétariat. C'est ce qui constitue la distinction la plus profonde entre le Marxiste et l'ordinaire petit (aussi bien que grand) bourgeois. C'est la pierre de touche sur laquelle la compréhension réelle et l'identification de marxisme doit être évaluée. »
Lénine, L’état et la révolution, 1917

Ce n’est pas seulement Lénine, mais Marx lui-même qui a rappelé ce fait :


« En ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ni l'existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l'anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1° de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de développement historique déterminé de la production ; 2° que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat; 3° que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes… »
Karl Marx, Lettre à J. Weydemeyer, 1852

Pour Marx, il n’y a pas de « un se divise en deux » flottant éternellement au-dessus de la réalité, comme principe général du monde. Bien au contraire, « l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de développement historique déterminé de la production ». Autrement dit la division parmi les hommes existe bien, mais elle ne découle pas d’un principe divin éternel, elle est simplement une étape de transitoire, un moment de liaison dans l’histoire de l’humanité.


Donc il ne suffit pas de l’unité et de la lutte des contraires, il faut encore le dépassement de la contradiction, c’est à dire la fameuse négation de la négation dont Mao ne voulait pas entendre parler. La négation de la négation qui n’est pas un équilibre ou une complémentarité entre exploités et exploiteurs mais qui signifie la dictature du prolétariat et le communisme.



b- L’idéalisme métaphysique au microscope


Nous avons vu que la falsification de la dialectique par le maoïsme tient à ce que celui-ci divinise la contradiction pour justifier qu’il est impossible de dépasser le capitalisme. Reste maintenant à comprendre comment la contradiction devient un dieu.


Dans la mythologie grecque, les dieux tiraient leur immortalité du nectar et de l’ambroisie. Voyons donc de quel genre de nourriture divine la contradiction doit s’alimenter pour entrer dans l’Olympe…


D’abord, insistons sur le fait que contrairement à la plupart des religions, le taoïsme n’a pas de dieu à l’apparence humaine. La plupart des religions se représentent en effet dieu comme un humain, affirmant d’ailleurs que l’homme a été créé à son image...




La religion du taoïsme, elle a pour dieu le « Tao », une sorte de principe double (le yin et le yang), qui serait à la fois l’origine du monde et le monde lui-même en constant devenir. Le Tao, n’aurait pour ainsi dire, pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, et pourtant « il gouverne ».


La construction philosophique de ce principe divin repose pourtant sur un sophisme parfaitement démontrable, à savoir, un petit éloignement du matérialisme dialectique qui permet d’arriver exactement à l’inverse, à savoir à l’idéalisme métaphysique. Quoi qu’on puisse se réserver le droit de considérer cela comme la troisième étape du marxisme, on est également en droit de questionner ce qui est une attaque de plus contre la science motivée par l’obscurantisme de la classe dominante.


Le cheval de Troie philosophique dans lequel est contenue cette falsification, c’est la théorie de la « contradiction interne », du moins, une très maladroite interprétation de cette théorie.


En fait, le premier problème de la science est toujours de poser un cadre d’étude adapté. Par exemple la société humaine vit sur Terre, en même temps les humains sont faits de cellules, de molécules, etc. On se trouve donc pris entre des échelles différentes, et il faut naturellement choisir la bonne pour ne pas se tromper.


Peu importe le point de vue auquel on se place, certaines influences seront alors vues comme internes, ou externes. D’ailleurs, n’importe quelle contradiction interne, peut être externe si on change de point de vue, et inversement. En fait, cette notion d’interne ou d’externe est relative au point de vue auquel on se place. Toute chose est interne à l’univers, et en ce sens, toute contradiction est interne à l’univers.


Le matérialisme dialectique parle de contradiction interne pour insister sur le fait que l’univers tire la source de son mouvement à l’intérieur de lui-même. Cela veut dire par exemple que la dialectique ne cherche pas la source du mouvement dans une impulsion passée (comme des boules de billards), mais dans les contradictions présentes du monde tel qu’il est maintenant. Par exemple, les planètes bougent « toute seules » sans aucun choc qui vienne les pousser. Même si on « arrêtait » le mouvement des planètes, il redémarrerait tout seul par le simple fait de la gravité. On dit que l’univers est en auto-mouvement. L’interaction réciproque de la gravitation suffit à expliquer le mouvement des astres. Voilà ce que signifie la contradiction interne. Elle signifie interaction réciproque et non simple causalité mécanique (l’exemple des boules de billards, ou des dominos par exemple).


De la même manière dans la société doit être comprise en cherchant l’explication principale de l’histoire présente dans les contradictions présentes et non dans les contradictions passées. La crise du capitalisme s’explique par les contradictions du capitalisme, et pas par celles du féodalisme. Ce qui met en mouvement l’histoire, ce sont les contradictions à l’intérieur de la société telle qu’elle à l’époque présente.



Voici maintenant la conception de Mao de la "contradiction interne" :


« Contrairement à la conception métaphysique du monde, la conception matérialiste-dialectique veut que l’on parte, dans l’étude du développement d’une chose ou d’un phénomène, de son contenu interne, de ses relations avec d’autres choses ou d’autres phénomènes, c’est-à-dire que l’on considère le développement des choses ou des phénomènes comme leur mouvement propre, nécessaire, interne, chaque chose, chaque phénomène étant d’ailleurs, dans son mouvement, en liaison et en interaction avec les autres choses, les autres phénomènes qui l’environnent.

La cause fondamentale du développement des choses et des phénomènes n’est pas externe, mais interne; elle se trouve dans les contradictions internes des choses et des phénomènes eux-mêmes.

Toute chose, tout phénomène implique ces contradictions d’où procèdent son mouvement et son développement. Ces contradictions, inhérentes aux choses et aux phénomènes, sont la cause fondamentale de leur développement, alors que leur liaison mutuelle et leur action réciproque n’en constituent que les causes secondes.

Ainsi donc, la dialectique matérialiste a combattu énergiquement la théorie métaphysique de la cause externe, de l’impulsion extérieure, propre au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire »

Mao Zedong, De la contradiction


Le maoïsme lui, se sert de la « contradiction interne », pour construire une religion. Ainsi, Mao interprète la contradiction interne d’une façon erronée. Pour lui, la contradiction interne signifie que dans tout phénomène, c’est la contradiction interne qui prime sur la contradiction externe, c’est à dire que la véritable explication d’un phénomène se trouve à l’intérieur de lui et non à l’extérieur (les autres phénomènes environnants). Cela à priori, ressemble encore au matérialisme dialectique, mais nous avons là en réalité amorcé une dérive dangereuse vers la métaphysique.


En effet, une telle démarche revient en fait à abandonner les lois de la dialectique. Je rappelle que la dialectique consiste à considérer les choses dans leur totalité, c’est à dire à ne jamais considérer les phénomènes séparément les uns des autres. Pourtant si l’on admet l’idée de la « contradiction interne » de Mao, on sépare bien les choses les unes des autres, sous prétexte de rejeter la « contradiction externe ».


En fait, rejeter la « contradiction externe », c’est rejeter toute contradiction. Car n’importe quelle contradiction de n’importe quel phénomène peut être qualifiée d’interne ou d’externe selon le point de vue auquel on se place.


Mao, par son tour de passe philosophique, tente de rendre absolue la question de relative du point de vue (interne et externe).


Pour illustrer l’absurdité d’une telle démarche, il suffit de prendre un exemple simple. La gravité qui relie la Terre au Soleil est une contradiction interne si l’on se place du point de vue du système solaire, mais externe si l’on se place du point de vue de la Terre. Ainsi, selon le point de vue auquel on se place, la « contradiction interne » n’est plus la même. Du point de vue du système solaire, il serait alors juste de considérer la gravité entre la Terre et le Soleil comme l’explication du mouvement de la Terre. Mais du point de vue de la Terre, nous devrions chercher l’explication du mouvement de la Terre autour du Soleil à l’intérieur… de la Terre ! Problème : comment expliquer le mouvement de la Terre autour du Soleil en rejetant l’explication « externe » du Soleil.


Naturellement, la démarche de Mao consiste à régresser à l’infini vers l’infiniment petit. Il faudrait aller toujours plus en « interne » pour avoir la vérité. Tendre vers la vérité serait donc non pas tendre vers la totalité, l’universel, mais au contraire diviser à l’infini… Mao a particulièrement développé sa dialectique dans un sens microscopique. Et voilà comment « un se divise en deux » nous éloigne progressivement du matérialisme dialectique. C’est à ce titre que j’ai choisi de faire figurer un microscope dans l’image du titre.


« La science de la division de l'atome est encore jeune. Dans les dernières années, les scientifiques ont réussi à briser le noyau d'un atome. Il y a des protons, des antiprotons, des neutrons, des antineutrons, des muons, des antimuons. Tous sont lourds et il y a des légers également.
Quant au fait de savoir si l'électron pouvait être séparé du noyau, cela a été résolu il y a bien longtemps (…).
L'électron n'a pas été divisé, mais un jour il le sera. « On peut enlever la moitié d'un marteau mesure un pied de long par jour, mais il n'y aura toujours pas de fin à cela, même après dix mille générations. » C'est la vérité.
Si tu n'y crois pas, tu peux essayer. S'il y a une fin, il n'y a pas de science.
Le monde est infini. Le temps et l'espace sont infinis. Dans l'espace, à la fois le micro et le macro sont infinis.
La matière est infiniment divisible, c'est pourquoi les scientifiques ont un travail à faire pour toujours, même après un million d'années. »
Mao Zedong, Bulletin d'études de la dialectique de la nature, 1963

Nous avons vu qu’en séparant les choses les unes des autres, nous avions quitté le domaine de la dialectique pour celui de la métaphysique.

Maintenant, nous arrivons à l’idéalisme. En effet, à force de diviser la matière, on se demande ce qu’il reste. La société est faite d’hommes, les hommes de cellules, les cellules de molécules, les molécules d’atomes, les atomes d’électrons et de protons, et comme nous le savons aujourd’hui, les électrons et les protons sont eux-mêmes faits de quarks. Pour Mao, il n’y aura jamais de fin, c’est à dire à aucun moment nous n’arriverons à une particule fondamentale de matière (ce qui est le sens étymologique du mot atome, qui signifie, « qui ne peut pas être divisé »).

Il est assez curieux que Mao formule une telle théorie (pour quelqu’un qui affirmait être matérialiste). A vrai dire, la théorie matérialiste est née précisément avec le philosophe grec Démocrite dont la théorie principale était précisément l’existence des atomes !


« Si tout corps est divisible à l'infini, de deux choses l'une : ou il ne restera rien, ou il restera quelque chose. Dans le premier cas, la matière n'aurait qu'une existence virtuelle, dans le second cas on se pose la question : que reste-t-il ? La réponse la plus logique, c'est l'existence d'éléments réels, indivisibles et insécables appelés donc atomes. »
Démocrite

En fait, la théorie des atomes fut également reprise par les grecs Leucippe, Diogène Laërce, Epicure, Métrodore de Chios, puis par le romain Lucrèce, qui sont tous des grands noms du matérialisme. L'italien Giordanno Bruno, les français Gassendi, Hobbes, d’Holbach, Étienne de Clave, Laplace, La Mettrie, les encyclopédistes Diderot et d'Alembert, le britannique John Dalton, les irlandais Robert Boyles et William Higgins, tous ces matérialistes croyaient en l’existence des atomes. Et bien sur de nombreux autres.


Non, en fait, le seuls philosophes connus à avoir affirmé la divisibilité infinie de la matière (à l’instar de Mao) furent les philosophes idéalistes : Aristote, Platon, Descartes, Pascal, Fichte, Schopenhauer ou le physicien Ernst Mach (critiqué par Lénine dans matérialisme et empiriocriticisme) . Kant ne se prononça pas, lui qui affirmait que c’était une antinomie (question sans réponse). Il semble que de tous les idéalistes, seul Hegel se prononça pour l’existence des atomes.


Le principal argument des partisans de la divisibilité à l’infini est en général que comme on peut diviser à l’infini dans notre tête, alors on doit pouvoir le faire en réalité. Grand argument scientifique… C’était en tout cas celui de Descartes :


« Il est aussi très aisé de connaître qu'il ne peut y avoir des atomes, ou des parties de corps qui soient indivisibles, ainsi que quelques philosophes ont imaginé. D'autant que, si petites qu'on suppose ces parties, néanmoins, parce qu'il faut qu'elles soient étendues, nous concevons qu'il n'y en a pas une entre elles qui ne puisse être encore divisée en deux ou plus grand nombre d'autres plus petites, d'où il suit qu'elle est divisible. Car, de ce que nous connaissons clairement et distinctement qu'une chose peut être divisée, nous devons juger qu'elle est divisible, parce que, si nous en jugions autrement, le jugement que nous ferions de cette chose serait contraire à la connaissance que nous en avons. Et quand même nous supposerions que Dieu eût réduit quelque partie de la matière à une petitesse si extrême, qu'elle ne pût être divisée en d'autres plus petites, nous ne pourrions conclure pour cela qu'elle serait indivisible, parce que, quand Dieu aurait rendu cette partie si petite qu'il ne serait pas au pouvoir d'aucune créature de la diviser, il n'a pu se priver soi-même du pouvoir qu'il avait de la diviser, à cause qu'il n'est pas possible qu'il diminue sa toute-puissance comme il a été déjà remarqué. C'est pourquoi nous dirons que la plus petite partie étendue qui puisse être au monde, peut toujours être divisée, parce qu'elle est telle de sa nature. »
René Descartes, Œuvres philosophiques, Volume 1

A première vue, la position de Kant (on ne peut pas savoir) semble la plus raisonnable, c’est à dire que peu importe l’état de notre connaissance de la matière, soit on peut effectivement encore diviser, soit on ne peut pas, mais dans les deux cas, il est impossible de savoir si c’est le cas. Car si on y parvient, on revient au début du problème au niveau inférieur.


Cependant, même cette position de Kant est erronée, car en réalité, le principe de base du matérialisme est d’admettre l’existence de la matière. Or, à force de diviser à l’infini, que reste-il ? La matière s’évacue peu à peu, et il ne reste, in fine, que l’idée de la division. Pour parler en termes mathématiques, la limites de la fonction 1/x, quand x tend vers l'infini, est... zéro. La fin des fins, c'est qu'à la fin, la matière n'existe plus. Mais alors que reste-t-il ? La formule « un se divise en deux », c’est ça qu’il reste à la fin. Voilà comment « un se divise en deux » est entré dans l’Olympe, par le microscope !



C'est le même biais qu'on retrouve par exemple parfois en mathématiques, chez ceux qui croient que les nombres et les axiomes existent on ne sait-on au-dessus de la réalité :


« De même que M. Dühring s'imagine pouvoir déduire toute la mathématique pure, sans aucun apport de l'expérience, des axiomes mathématiques qui, “ d'après la pure logique elle-même, ne sont pas susceptibles de preuve et n'en ont pas besoin ”, et qu'il croit pouvoir l'appliquer ensuite au monde, de même il s'imagine pouvoir tirer d'abord de son cerveau les figures fondamentales de l'Être, les éléments simples de tout savoir, les axiomes de la philosophie, déduire de là toute la philosophie ou schème de l'univers, et daigner octroyer à la nature et au monde des hommes cette sienne constitution. »

Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1878



La seule différence entre le dieu "un se divise en deux" et le dieu des autres religions. C'est qu'en général on se représente le dieu des religions comme un vieux barbu flottant dans les nuages. Ici le dieu "un se divise en deux" se cache au contraire dans l'infiniement petit.


En réalité, ce n’est pas la division réelle qui existe selon le maoïsme, mais l’idée de division qui pré-existe à la réalité. C’est là le biais classique de l’idéalisme, qui consiste à diviniser les produits de notre cerveau et à oublier qu’ils viennent de la réalité. Par exemple on a tous déjà coupé une pomme en deux, une feuille en deux, ou une branche de bois en deux. De là nous est venue l’idée de la division par deux. Que notre cerveau ensuite, décrète que l’idée de division flotte au-dessus de la réalité, et nous voilà dans le domaine de la religion et de l’idéalisme.


Marx dans la Sainte famille, avait déjà rappelé que « Le mot infini n'a pas de sens, à moins de signifier la capacité de notre esprit d'additionner sans fin. », à diviser sans fin dans le cas présent.


Par cette division infinie, la matière disparaît, et la contradiction trouve ainsi sa place dans le rang des divinités, flottant on ne sait-où au-dessus (ou en-dessous) de la réalité, en dehors du cerveau humain en tout cas, mais aussi en dehors de la matière, qui à ce stade, a complètement disparu dans la division sans fin.


Ces problèmes philosophiques et scientifiques semblent à priori n’avoir aucune importance, mais en réalité, ils sont toute la base sur laquelle repose la philosophie maoïste, et par conséquent la théorie maoïste en entier est réfutée dès lors qu’est réfutée sa base philosophique. On imagine facilement par exemple, que si le matérialisme dialectique était faux, alors les écrits de Marx et d’Engels sur la politique ou l’économie n’auraient pas grande valeur De même on conçoit que la critique de n’importe quelle idéologie ne peut se passer d’une critique de sa base philosophique. Et d’ailleurs, la bourgeoisie n’a jamais cessé d’attaquer le matérialisme dialectique depuis l’existence du marxisme. Il s’agit bien d’un terrain de la lutte des classes.


Marx en tout cas, tout comme Hegel, essayait de comprendre en s’élevant à la totalité, à l’universel, et non en cherchant à diviser à l’infini. Ainsi il décrivait sa méthode d’une façon qui n’est pas sans rappeler notre problème :


« La forme de la valeur réalisée dans la forme monnaie est quelque chose de très simple. Cependant l'esprit humain a vainement cherché depuis plus de deux mille ans à en pénétrer le secret, tandis qu'il est parvenu à analyser, du moins approximativement, des formes bien plus complexes et cachant un sens plus profond. Pourquoi ? Parce que le corps organisé est plus facile à étudier que la cellule qui en est l'élément. D'un autre côté, l'analyse des formes économiques ne peut s'aider du microscope ou des réactifs fournis par la chimie; l'abstraction est la seule force qui puisse lui servir d'instrument. »
Karl Marx, Le Capital, Livre premier, Préface à la première édition, 1867

En résumé, la philosophie de Mao, si on la comprend correctement, nous éloigne autant de la dialectique que du matérialisme. Les choses sont comprises séparément, sans lien entre elles, sous prétexte de rejeter la contradiction « externe ». C’est pourtant là le chemin de la métaphysique. A la fin, cette philosophie prend le chemin de l’infiniment petit et tend à faire disparaître la matière pour laisser l’idée de la division, « un se divise en deux ». C’est pourtant là une théorie idéaliste.

Le dieu contradiction plane au-dessus du monde, et garantit ainsi que la contradiction, c’est à dire l’exploitation d’une classe par une autre, est également une vérité éternelle. Une théorie on ne peut plus « progressiste » !





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