Lénine, le pire ennemi de Trotsky

On présente d’ordinaire l’histoire du bolchevisme de façon simpliste. Par « de façon ordinaire », j’entends l’histoire officielle qui donne la version bourgeoise-trotskyste des faits dans laquelle Lénine est glorifié uniquement dans le but de ternir l’image du « tyran » Staline. Le véritable successeur de Lénine aurait du être Trotsky – nous affirme-t-on, tandis que Staline serait un usurpateur arrivé au pouvoir par la manipulation et la violence, entraînant l’URSS dans des chemins sombres, avec sa tête un dictateur à la vision du monde dogmatique. Depuis des décennies, la tâche des « communistes » serait donc de faire la critique de Staline afin de laver le marxisme de cette « caricature », qu’on ne devrait pas confondre avec l’idéologie de Marx ou de Lénine. Cette tâche est naturellement rendue complexe par les « staliniens » qui, par la ruse et la répression, font taire les martyrs trotskystes… Comment se fait-il que ce soit pourtant systématiquement la version trotskyste de l’histoire qui soit mise en avant dans l’histoire officielle bourgeoise ? A cela les trotskystes ne répondent jamais, et continuent aujourd’hui de se battre contre la terrible menace stalinienne, qui pourtant ne représente plus grand-chose, si tant est qu’elle ait déjà représenté quelque chose en occident, au-delà des apparences et des slogans. Si l’on étudie l’histoire réelle (autrement dit pas l’histoire écrite par les trotskystes ou Trotsky lui-même), il apparaît pourtant que Trotsky n’a rien à avoir avec le bolchevisme. Nous verrons plus tard les appréciations que Lénine faisait sur le personnage. Mais nous devons commencer par rappeler ce que Trotsky disait de Lénine en 1904, période à laquelle Lénine était loin d’être le chef incontesté qu’il est devenu plus tard. Période à laquelle, Trotsky pouvait donc dire ouvertement son avis sur Lénine. C’est à cette période que se faisait jour la lutte au sein du PSODR entre la « majorité » et la « minorité », c’est à dire entre les bolcheviques et les mencheviques (aussi appelés jacobins et girondins en référence à la révolution française). Nous comparerons en même temps les jugements portés par Trotsky envers Lénine avant la révolution et envers Staline après la guerre civile.

Lénine vu par Trotsky


Les citations sont tirées de ce livre :


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904


Lénine est vu comme un homme de « préjugés », avec une « telle indigence de pensée » qu’il est la source de « l’état fâcheux de la conscience de notre parti ».


« C'est pourquoi nous avons jugé bon de consacrer une partie de ce livre au dernier opuscule du camarade Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, où quelques-uns de ces préjugés sont un tant soit peu systématisés. Reconnaissons-le : c'est sans aucun plaisir que nous avons rempli cette partie de notre tâche. Jusqu'à la parution dudit opuscule, il était pour nous évident que le camarade Lénine ne pouvait rien dire qui fût digne d'attention pour défendre sa position, car la position qu'il avait adoptée était tout à fait désespérée. Cela dit, nous ne nous attendions pas à une telle indigence de pensée. Notre premier mouvement, après lecture, fut de dire : passons tout simplement aux problèmes à l'ordre du jour. Mais après réflexion réflexion dont nous avons exposé l'essentiel plus haut il nous a paru indispensable d'expliciter notre position ; il est impossible de sauter par-dessus l'état fâcheux de la conscience du Parti. »


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , Préface



Lénine ne serait pas un vrai marxiste, mais un homme plein de « cynisme » préoccupé par « sa propre grandeur » et pour qui « le marxisme n’est pas une méthode d’analyse scientifique ».


« Et cela c'est du marxisme et de la pensée sociale-démocrate ! En vérité, on ne peut manifester plus de cynisme à l'égard du meilleur patrimoine idéologique du prolétariat que ne le fait le camarade Lénine ! Pour lui le marxisme n'est pas une méthode d'analyse scientifique, une méthode qui impose d'énormes responsabilités théoriques ; non, c'est une serpillière, qu'on peut piétiner si besoin est ; un écran blanc pour y projeter sa grandeur et un mètre pliant quand il s'agit de faire état de sa conscience de parti !… »


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , III- Questions d'organisation


Lénine, un homme qui reprendrait des idées absurdes.


« Lorsque Lénine reprit à Kautsky l'idée absurde du rapport entre l'élément « spontané » et l'élément « conscient » dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat, il ne faisait que définir grossièrement les tâches de son époque. »


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , I- Introduction





Lénine n’aurait rien compris à la dialectique, mais utiliserait les citations de Marx comme « des articles inflexibles du Code pénal », dégradant ainsi la dialectique « au rang de sophisme ».



« Mais la dialectique et le camarade Lénine sont deux.


Il manie les « thèses » marxistes comme des articles inflexibles du Code pénal. Il s'efforce d'abord de trouver l'article « qui convient », ensuite il farfouille dans les matériaux de l'acte d'accusation et en extrait les indices du crime qui correspondent formellement au contenu de l'article respectif.


La dialectique et le camarade Lénine sont deux. Il sait pertinemment que « l'opportunisme conduit, non par hasard, mais de par sa nature même, non pas uniquement en Russie mais dans le monde entier [!], aux « vues » d'organisation à la Martov et Axelrod ». (Un pas, etc., p. [599].)


(...)


Dégrader la dialectique au rang de la sophistique, vider de leur contenu toutes les idées vivantes de l'édifice théorique marxiste, transformer des « types » socio-historiques en normes immuables supra-historiques, servant à mesurer l'étendue des péchés terrestres : voilà le prix auquel on paye la lutte contre la « minorité » ! »


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , III- Questions d’organisation


(la « minorité » = les mencheviques)





Lénine fait du parti un « régime de caserne » où il est « dictator seditionis sedandae », et où il instaure une terreur semblable à celle de Robespierre pour chasser les mencheviques.



« Le régime de caserne ne saurait être le régime de notre Parti, comme l'usine ne saurait être son modèle ! Le pauvre camarade « Praticien » qui a avoué cette pensée « ne soupçonne même pas que le mot terrible qu'il lance [la fabrique] trahit du coup la psychologie de l'intellectuel bourgeois » (Un pas etc., pp. [626-627]). Pauvre camarade Lénine ! Le sort a décidé de le mettre dans une situation particulièrement ridicule : il « ne soupçonne même pas que le camarade « Praticien » n'est pas un « intellectuel bourgeois », mais un prolétaire passé par l'école salvatrice de la fabrique…


(...)


En d'autres termes, il s'est révélé nécessaire d'instituer, pour le bien du Parti, le régime de « l'état de siège » ; il fallut mettre à sa tête, selon la terminologie romaine, un dictator seditionis sedandae et rei gerundae causa 6. Mais le régime de la « terreur » se révéla dès les premiers jours de son existence totalement impuissant. Le dictator seditionis sedandae ne sut ni soumettre les « désorganisateurs » à son autorité, ni les expulser du Parti, ni les enfermer dans le carcan mortel de la discipline. Il ne sut pas intimider les « éléments arriérés » qui, avec assurance, continuèrent à s'emparer sans cesse de nouvelles positions. Et il ne restait plus à notre Robespierre découragé qu'à répéter les paroles pessimistes qu'avait prononcées celui qu'il copiait avec tant d'application inconsciente : « À quoi bon vivre dans cet ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est mensonge, où les passions les plus viles, où les appréhensions les plus ridicules occupent dans les cœurs la place des intérêts sacrés de l'humanité ?... » (Ibid., p. 271.)


Lénine et ses partisans ne comprendront pas les causes de leur échec, tant qu'ils ne seront pas pénétrés de l'idée qu'on ne peut prescrire, ni à la société dans son ensemble, ni au Parti, ses voies de développement. »


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , III- Questions d’organisation



Lénine (qui il est vrai se disait jacobin), voyait partout des menaces, des « adversaires malveillants ». Cette « méfiance mesquine », cette « caricature » et cette « intolérance » « menacent » le parti (le POSDR). Lénine serait le « dangereux » « chef de l’aile réactionnaire » du parti.



« Par la logique rationaliste de sa pensée, notre « jacobin » se détache de plus en plus de la logique historique du développement du Parti ; le reflet de ce développement dans sa conscience, c'est la croissance menaçante dans le Parti d'adversaires malveillants, des désorganisateurs, des aventuriers et des intrigants ; finalement notre pauvre « chef » en arrive à la conclusion que c'est le Parti en entier qui « intrigue » contre lui. L'ensemble des individualités, avec leurs différents niveaux de développement, avec les diverses nuances dans leur conception du monde, avec leurs tempéraments inégaux, bref, le corps matériel du Parti lui-même se révèle en fin de compte un frein pour son propre développement, construit rationnellement a priori. C'est là que se trouve le secret des échecs de Lénine et la cause de sa méfiance mesquine.


Cette méfiance chez Lénine, malveillante et moralement pénible, cette plate caricature qu'il offre de l'intolérance tragique du jacobinisme, n'est, il faut l'avouer, que l'héritage et en même temps l'expression de la tactique de l'ancienne Iskra. Mais ces méthodes et ces pratiques, qui eurent leur justification à une certaine époque historique, doivent être aujourd'hui liquidées coûte que coûte, sinon elles menacent notre Parti d'une décomposition complète : politique, morale et théorique.


Ce n'est pas un hasard, mais un fait caractéristique, si le chef de l'aile réactionnaire de notre Parti, le camarade Lénine, s'est cru psychologiquement obligé, en maintenant les méthodes tactiques d'un jacobinisme caricatural, de donner de la social-démocratie une définition qui n'est autre qu'un attentat théorique contre le caractère de classe de notre Parti. Oui, un attentat théorique, non moins dangereux que les idées « critiques » d'un quelconque Bernstein. »


Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , IV- Jacobinisme et social-démocratie

Staline vu par Trotsky



Les citations sont tirées de plusieurs livres écrits par Trotsky



Staline (Koba) est vu comme un mauvais intellectuel pleins de « préjugés » et aux écrits « indigents ».



« Staline dans ses actions pratiques prend pour point de départ les préjugés empiriques les plus noirs. Mais telle est la dialectique du processus. Ces préjugés deviennent la principale force de Staline dans la période du déclin révolutionnaire. Ce sont eux qui lui ont permis de jouer le rôle qu'elle ne voulait pas jouer subjectivement. »


Léon Trotsky, Œuvres - août 1930, Faits et Documents, Le caractère des "erreurs" de Staline


« Les écrits de Koba pour 1905, indigents par leur forme et par leur contenu, ne disent absolument rien des soviets et ce n'est pas seulement parce qu'il n'y en avait pas en Géorgie; en général, Koba n'en comprit pas l'importance, les ignora, les négligea. »


Léon Trotsky, Staline, III : La première révolution, 1940


Staline « foula aux pieds le marxisme » Il n’aurait pour que but que de créer sa « légende » avec un « total cynisme » et ne se serait jamais élevé au « marxisme en tant que méthode »


« La bureaucratie a pris le dessus. Elle maîtrisa l'avant-garde prolétarienne, foula aux pieds le marxisme, prostitua le parti bolcheviste. Le stalinisme fut victorieux. »


Léon Trotsky, Bolchevisme contre stalinisme, Bolchevisme ou stalinisme, 1940


« La bureaucratie lourde, séparée de la classe révolutionnaire qui a pris le pouvoir s'est emparée de l'empirisme de Staline pour son caractère mercenaire, pour son total cynisme en matière de principes, pour faire de lui son dirigeant et pour créer la légende de Staline qui est la légende dorée de la bureaucratie elle-même. »


Léon Trotsky, Œuvres - août 1930, Faits et Documents, Le caractère des "erreurs" de Staline


« Ne s'élevant jamais au marxisme en tant que méthode, utilisant l'une après l'autre une formule "marxiste" de façon rituelle, Staline dans ses actions pratiques prend pour point de départ les préjugés empiriques les plus noirs. »


Léon Trotsky, Staline, III : La première révolution, 1940


Staline n’aurait qu’un faible niveau théorique et un intellect assez bas. Il utiliserait de façon « scolastique et sophistique » les citations de Lénine sur la possibilité du socialisme dans un seul pays.



« Koba vint plus difficilement au bolchévisme et devait éprouver plus de difficultés à rompre avec lui. Il n'avait ni le sens de l'histoire, ni l'imagination théorique, ni des dons de prévision, mais il n'était pas versatile. Son intellect fut toujours infiniment au-dessous de sa volonté. »


Léon Trotsky, Staline, II : « révolutionnaire professionnel », 1940










« Ainsi, sous nos yeux, par des méthodes scolastiques et sophistiques, on tente de greffer sur le tronc marxiste une branche d'une autre espèce ; si cette greffe réussit, elle infectera et étouffera l'arbre entier. »


Léon Trotsky, L'Internationale Communiste après Lenine, CRITIQUE DU PROGRAMME DE L'INTERNATIONALE COMMUNISTE, 1928








Staline fait du Comintern un « régime de caserne », il serait à la tête d’une « dictature personnelle », d’un régime de terreur avec une « complète concentration du pouvoirs entre ses mains » comme Bonaparte.



« Le régime de caserne du Comintern, les bonds désordonnés de la bureaucratie stalinienne, le cynisme de ses procédés et de ses méthodes constituent actuellement le principal obstacle sur la voie de l'éducation révolutionnaire et du rassemblement de l'avant-garde prolétarienne. »


Léon Trotsky, Œuvres - août 1934, Aux Bolcheviks-Leninistes de l'U.R.S.S., 17 août 1934



« S'appuyant sur la couche supérieure de la nouvelle hiérarchie sociale contre la couche inférieure --et parfois inversement-- Staline est parvenu à une complète concentration du pouvoir entre ses mains. Comment appeler ce régime autrement que bonapartisme soviétique? »


Léon Trotsky, Bolchevisme contre stalinisme, L'Etat ouvrier, Thermidor et Bonapartisme


« Entre ses mains, la terreur a été et reste avant tout un instrument pour écraser le parti, les syndicats et les soviets et pour instaurer une dictature personnelle à laquelle il ne manque que... la couronne impériale. »


Léon Trotsky, Œuvres - septembre 1935, La terreur de l’auto-conservation bureaucratique, 26 septembre 1935










Staline aurait été à la tête d’un régime menant des « transformations réactionnaires » il se sentait entouré par des « complots » « imaginaires ».





« La différence fondamentale entre les deux révolutions, et par conséquent aussi entre les révolutions "correspondantes", est extraordinairement importante pour comprendre la signification des transformations politiques réactionnaires, qui constituent l'essence du régime de Staline. »


Léon Trotsky, Bolchevisme contre stalinisme, L'Etat ouvrier, Thermidor et Bonapartisme


« Dans son article « La Lutte pour une issue », Biulleten Oppositsii n° 49, le camarade Ciliga raconte les tortures infligées par le G.P.U. à un marin, afin de l'obliger à avouer sa participation à un imaginaire « complot contre Staline ». Il ne le laissa que quand il « fut devenu à moitié fou ». Ce fait mérite qu'on le prenne au sérieux. »




Léon Trotsky, Œuvres – mars 1936, 25 mars 1936



Comme on le voit, Trotsky a repris contre Staline exactement toutes les attaques qu’il avait faites contre Lénine. Mais quand Staline devint son adversaire après la disparition de Lénine, Trotsky mit en avant Lénine en se faisait le défenseur du bolchevisme contre le stalinisme.


Ainsi Trotsky affirme :


« Les relations de Lénine avec Staline sont caractérisées officiellement comme une étroite amitié. En fait, un abîme séparait ces deux hommes, conséquence non seulement d'une différence d'âge de dix années, mais de la dimension même de leur personnalité. Un sentiment de la nature de l'amitié ne pouvait pas exister entre eux. Sans doute, Lénine en vint à apprécier chez Staline la capacité qu'il montra en tant qu'organisateur pratique durant l'époque difficile de la réaction de 1907-1913. Mais pendant les premières années du régime soviétique, la grossièreté de Staline lui semblait de plus en plus intolérable et rendait impossible une collaboration confiante et égale. C'est en grande partie pour cela que Staline persévéra dans son opposition sournoise à Lénine. Envieux et ambitieux, Staline ne pouvait s'empêcher de devenir plus opiniâtre quand il sentait à chaque instant la supériorité intellectuelle et morale écrasante de Lénine. De telles relations persistèrent jusqu'au moment où Lénine tomba sérieusement malade; elles se transformèrent alors en une lutte sans merci qui s'acheva par la rupture définitive. »
Léon Trotsky, Staline, XI : De l’obscurité au triumvirat, 1940


Trotsky serait donc le véritable successeur de Lénine, tandis que Staline, lui, un usurpateur. Est-il besoin de rappeler que dans la période 1903-1905, au moment où Trotsky déversait un déluge d’insultes contre Lénine, c’est Staline qui soutenait Lénine et ses conceptions décrites dans Que faire ?


En 1905, donc avant 1907-1913, Lénine reprenait dans le journal Proletari les articles écrits par Staline pour la presse bolchevique de Géorgie, comme Réponse au Social-Démocrate du 15 août 1905 ( http://www.communisme-bolchevisme.net/oeuvres/staline_oeuvres_t1_14.html ). Dans Coup d’œil rapide sur les divergences dans le parti écrit en mai 1905 ( http://www.communisme-bolchevisme.net/oeuvres/staline_oeuvres_t1_11.html ), Staline prenait très clairement parti pour la conception de Lénine de Un pas en avant, deux pas en arrière, pendant que Trotsky lui, continuait d’attaquer Lénine et toutes ses conceptions politiques.


Que dire ensuite de l’appréciation de Staline faite par Trotsky ? Il se faisait la même idée de Staline que de Lénine, une sorte de dictateur en devenir, qui ne comprendrait rien à la dialectique, et qui représenterait l’aile réactionnaire du parti. Pourtant si peu de trotskystes nient aujourd’hui les qualités de Lénine en tant qu’intellectuel ou homme politique, combien reconnaissent celles de Staline ?


Beaucoup ignorent tout simplement les textes laissés par Staline. Ces derniers n’ont en effet que peu d’originalité par rapport à ceux de Lénine, mais se présentent sous une forme pédagogique. Le simple fait que Staline explique des concepts aussi complexes de façon claire montre qu’il les maîtrisait parfaitement.


Arrêtons-nous quelques instants sur le parcours intellectuel de Staline. Celui-ci était étudiant dans un séminaire en Géorgie, où il a reçu une instruction cléricale, tandis que circulaient en cachette des livres tels que De l’origine des espèces de Darwin, ou encore des livres de Victor Hugo. La lecture était le passe temps préféré de Staline dès son plus jeune âge, et c’est elle qui a mis Staline dans le chemin du marxisme.


Ainsi, à l’image du révolutionnaire brutal (sous-entendu idiot, à l’intellect faible) que rapporte Trotsky, on peut aussi écouter la version alternative, que rapporte Henri Barbusse :


« On sourit quand on entend l'écrivain allemand Emil Ludwig demander à Staline (il l'a fait il y a deux ans) : « N'auriez-vous pas été maltraité par vos parents dans votre enfance, pour être devenu tellement révolutionnaire ? »
Ce bon Emil Ludwig en est encore à croire dur comme fer à ce vieil adage de la sagesse des nations, qui pontifie que pour être révolutionnaire, il faut être méchant, ou aigri, et, dès le bas âge, battu par ses parents. Pauvre argument trop piètre pour être injurieux. Sans doute, le malheur pousse aux épaules les individualités et les masses, mais les révolutionnaires sont bien en avant de la petite « conjoncture personnelle », sur la route du progrès collectif. Staline a répondu patiemment à Ludwig : « Pas du tout. Mes parents ne me maltraitaient pas. Si je suis devenu révolutionnaire, c'est seulement parce que j'ai trouvé que les marxistes avaient raison. » »
Henry Barbusse - Staline - Un monde nouveau vu à travers un homme (1935)

Staline était réputé pour lire beaucoup et faire circuler les livres à ses amis. C’est durant les périodes d’exil que les révolutionnaires avaient le plus le temps de lire. Passe temps obligé qui permettait en même temps aux bolcheviques d’avoir un niveau intellectuel très en avance sur celui de leurs adversaires politiques.

« La vieille génération des bolchéviques était très solide théoriquement. Nous avons appris le Capital par coeur, fait des tableaux synoptiques, tenu des discussions et testé mutuellement notre connaissance. Ce fut notre force et cela nous a beaucoup aidés. »
Staline, 24 avril 1950, Cinq conversations avec les économistes soviétiques

On sait également qu’après la révolution, Staline avait plusieurs datchas (maisons de campagne) en URSS, dans lesquelles il disposait de bibliothèques avait près de 20 000 livres annotés. Cela prouve que tout comme Lénine, il n’a jamais cessé ni de lire ni d’écrire et de travailler intellectuellement. Bien sur il aurait été complètement absurde d’attendre de Staline qu’il fasse faire à la pensée humaine un bon aussi grand que celui que Lénine avait permis, alors même que la pensée de Lénine elle-même était en constante évolution.


On est déjà bien loin de l’image du révolutionnaire stupide et brutal qui aurait évincé le très intelligent Trotsky par la force des armes et de la grossière manipulation.


Et voici maintenant quelques autres passages de Trotsky révélateurs sur le fond de sa pensée. Tout d’abord, son rejet du centralisme démocratique, sa défense de la « minorité » (les mencheviques) et des opportunistes de la IIème internationale :


« Le camarade Lénine ne se pose pas car cela ne lui vient même pas à l'esprit le problème qui « va de soi » : comment compenser les aspects négatifs de la division du travail, comment faire participer chaque militant au travail total du Parti ? Non, il oppose à l'armée des « exécutants » parcellaires, l'état-major central, lequel monopolise personnellement la conscience, la perspicacité, l'initiative, la persévérance et la fermeté, infuse à toutes ces « menues fractions » la foi en leur nécessité dans l'œuvre commune. Qu'est-ce donc ? Un Parti ou une manufacture « social-démocrate » ?
(...)
Avec quel mépris Lénine fait ensuite allusion aux comités « dilettantes », aux cercles ouvriers et étudiants, composés de membres « non spécialisés », qui perdent leur temps en « discussions interminables au sujet de tout », au lieu d'élaborer l' « expérience professionnelle » ! (Lettre... p. 21). Penser et délibérer « sur tout », cela doit être l'apanage du « Centre » ; et les cercles, les groupes, les agents isolés doivent penser et délibérer selon leur état et par atelier. La conscience du Parti est centralisée il ne reste plus qu'à faire de l'expérience parcellaire du militant parcellaire le patrimoine du Centre (« porter à la connaissance du Centre ») ; cela seul suffira à enrichir la pratique de tous les militants parcellaires qui s'imprégneront de la conscience du Centre conscient, lui, par profession.
Les praticiens, qui ont adopté ce schéma comme dogme, devaient finir par se demander où trouver des sociaux-démocrates, quand tout autour il n'y a que des « menus fragments », « croyant » dans le Centre. Et à quelles conclusions incroyables, tragiques en vérité, aboutissent certains de ces militants, c'est ce que montre une lettre du camarade Sévérianine (militant très en vue dans le Parti) publiée dans le n° 51 de l'Iskra (du temps où les rédacteurs du journal étaient Lénine et Plekhanov).
(...)
Le prolétariat russe, le même auquel les partisans de Lénine cachent si souvent les problèmes de la crise interne du Parti, devra demain, sur l'ordre de Lénine, donner une sévère leçon à « l'individualisme anarchique »...
(...)
La « minorité » serait contre le centralisme ? Dans le monde entier les « opportunistes » de la social-démocratie s'élèvent contre le centralisme ; par conséquent la « minorité » est opportuniste ! Le syllogisme même faux d'un point de vue formel constitue l'idée guerrière principale du dernier livre de Lénine, si on le libère du fatras des constructions accusatrices, basées sur le système des preuves indirectes. Lénine reprend son syllogisme sur tous les tons, s'efforçant d'hypnotiser le lecteur par des « passes » centralistes. »
Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , III- Questions d'organisation

Ici, Trotsky poursuit sa comparaison de Lénine à Robespierre (« Maximilien Lénine »). Ici, Trotsky emploie le terme de jacobinisme et les références à la Terreur dans un sens péjoratif, tandis que pour critiquer Staline quelques décennies plus tard, il prendra la défense de Lénine contre le « thermidorien » et « bonapartiste » Staline. Autrement dit, le jacobinisme qu’il exécrait en 1904, il s’en fait le défenseur contre le soit-disant thermidorien Staline (La convention thermidorienne est celle qui a suivi l’arrestation des jacobins en 1794).


« Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais citoyens » *. Cet aphorisme politique est gravé dans le cœur de Maximilien Lénine et, sous une forme grossière, il résume la sagesse politique de l'ancienne Iskra.
(...)
Le discours de Lénine au Congrès de la Ligue offre l'expression classique en son genre de ses vues « jacobines » en ce qui concerne les voies de développement du Parti. Lui, Lénine, sait la « Vérité » organisationnelle absolue, il possède le « plan » et s'efforce de le réaliser. Le Parti parviendrait à un état florissant si lui, Lénine, n'était pas entouré de tous côtés par les machinations, les intrigues et les pièges. Comme si tout s'était ligué contre lui et son « plan ». Il a contre lui, non seulement ses vieux ennemis, mais « des iskristes qui se battent contre l'Iskra et qui lui dressent divers obstacles pour freiner son activité ». Et si encore ils le combattaient ouvertement, directement ! « Mais non, ils agissent sous le manteau, sournoisement, sans se faire remarquer, en secret... L'impression générale (qui ressort non seulement de toute la période de travail écoulée du Comité d'organisation, mais du Congrès lui-même) est l'impression qu'il s'est mené chez nous une lutte sournoise et des intrigues. »
(...)
Au moment même où Lénine créait sa « formule » du social-démocrate-jacobin, ses amis politiques de l'Oural élaboraient une nouvelle « formule » de la dictature du prolétariat. Subjectivement les jacobins de l'Oural, comme Lénine, restent dans le cadre marxiste. Mais la vie politique recèle une quantité suffisante de coups les plus divers pour les contraindre à « élargir » ce cadre, ou à l'abandonner totalement quand il se révélera trop gênant. Et il faut s'attendre à ce que cela arrive tôt ou tard.
(...)
Voilà donc la philosophie sociale-révolutionnaire de trois Comités : ceux d'Oufa, de l'Oural central et de Perm (cf. le supplément au n° 63 de l'Iskra, c'est moi qui ai souligné).
Cette philosophie peut se résumer en trois thèses :
1. La préparation du prolétariat à la dictature est un problème d'organisation : cela consiste à préparer le prolétariat à recevoir une organisation puissante, couronnée par un dictateur.
2. Dans l'intérêt de la dictature du prolétariat, il est indispensable de préparer consciemment l'apparition de ce dictateur sur le prolétariat.
3. Toute déviation de ce programme est une manifestation d'opportunisme. »
Léon Trotsky, Nos tâches politiques, 1904 , IV- Jacobinisme et social-démocratie
Le concept de « dictature sur le prolétariat », visant à attaquer le concept de dictature du prolétariat, a été inventé par les anarchistes. Trotsky ne peut pas l’ignorer, et Staline, dans Anarchisme ou socialisme, l’expliqua très bien :
« La troisième « accusation » des anarchistes consiste à nier le caractère populaire de la social-démocratie et à représenter les social-démocrates comme dès bureaucrates ; ils soutiennent que le plan social-démocrate de dictature du prolétariat est la mort de la révolution ; et comme les social-démocrates se prononcent pour une pareille dictature, ils veulent instaurer en fait non pas la dictature du prolétariat, mais leur propre dictature sur le prolétariat.
Écoutez monsieur Kropotkine :
« Nous, anarchistes, nous avons rendu un verdict définitif contre la dictature... Nous savons que toute dictature, si honnêtes que soient ses intentions, mène à la mort de la révolution. Nous savons... que l'idée de la dictature n'est autre chose qu'un produit malfaisant du fétichisme gouvernemental, qui... a toujours cherché à perpétuer l'esclavage. » (Voir Kropotkine : Paroles d'un révolté, p. 131)
Les social-démocrates n'admettent pas seulement la dictature révolutionnaire ; ils sont
« partisans de la dictature sur le prolétariat... Les ouvriers ne les intéressent que dans la mesure où ils forment une armée disciplinée entre leurs mains... La social-démocratie veut se servir du prolétariat pour prendre possession de l'appareil d'Etat. » (Voir : Pain et liberté, p. 62 et 63).
Les anarchistes géorgiens répètent la même chose :
« La dictature du prolétariat, dans le sens propre du mot, est absolument impossible, puisque les partisans de la dictature sont des étatistes, et leur dictature ne signifiera point là liberté d'action pour l'ensemble du prolétariat, mais l'installation, à la tête de la société, de ce même pouvoir représentatif qui existe aujourd'hui. » (Voir Bâton : la Prise du pouvoir d'Etat, p. 45).
Les social-démocrates sont pour la dictature, non pas pour aider à l'affranchissement du prolétariat, mais pour... « établir par leur domination un nouvel esclavage ». (Voir le Nobati, n° 1, p. 5 : Bâton.)
Telle est la troisième « accusation » de messieurs les anarchistes. »
Staline, Anarchisme ou socialisme, 1907




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