Marx, Engels et Lénine contre les acquis sociaux



« Les commerçants libres utilisent ici la prospérité, ou la semi-prospérité, pour acheter le prolétariat, et John Watts agit comme courtier. Vous connaissez le nouveau plan de Cobden: une Association nationale des écoles gratuites pour mettre un projet de loi habilitant les cantons à imposer des taxes locales sur eux-mêmes pour la constructions d’écoles. (…) À Salford, une bibliothèque et un musée gratuits ont déjà été créés - avec bibliothèque de prêt et salle de lecture gratuitement. » Lettre de Engels à Marx, 5 janvier 1851

« Les crapauds [les bourgeois] vont bien. Avec la prospérité temporaire et les perspectives de la gloire d'un empire, les ouvriers semblent être devenus complètement bourgeois après tout. Il faudra un châtiment sévère par les crises si elles [les perspectives] doivent redevenir bonnes bientôt. » Lettre de Engels à Marx, 24 septembre 1852

« L'histoire de Jones est écœurante. Il a organisé ici un meeting et parlé tout à fait dans l'esprit de la nouvelle alliance. Après cette histoire on peut vraiment conclure que le mouvement prolétarien anglais, sous sa vieille forme traditionnelle chartiste doit sombrer définitivement avant de pouvoir évoluer une forme vivace nouvelle. Il est cependant difficile de prévoir ce que sera cette forme. J'ai l'impression que Jones's new move [le dernier coup de Jones], comme toutes les tentatives précédentes plus ou moins réussies, d'une alliance de ce genre, s'expliquent par le fait que le prolétariat anglais s'embourgeoise de plus en plus et que cette nation, la plus bourgeoise de toutes, veut donc apparemment, en venir à posséder une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois à côté de la bourgeoisie. Il va sans dire que pour une nation qui exploite le monde entier c'est assez normal. Seules quelques années très mauvaises pourraient y remédier, mais il ne faut pas trop compter dessus depuis la découverte des terrains aurifères.» Lettre à Marx du 7 octobre 1858

« La classe ouvrière anglaise a été progressivement démoralisée de plus en plus profondément par la corruption depuis 1848 (…) Leur direction était complètement confiée aux dirigeants syndicaux corrompus» Lettre de Marx à Wilhelm Liebknecht, Londres, 11 février 1878

« Depuis plusieurs années (et à l'heure actuelle), le mouvement ouvrier anglais décrit désespérément un cercle étroit de grèves pour des salaires plus élevés et des heures plus courtes, non pas comme un expédient ou un moyen de propagande et organisation mais comme but ultime. Les syndicats interdisent même toute action politique sur le principe et dans leurs chartes, et interdisent ainsi la participation à toute activité générale de la classe ouvrière en tant que classe. Les travailleurs sont divisés politiquement en conservateurs et en radicaux libéraux, en partisans du ministère Disraeli (Beaconsfield) et partisans du ministère Gladstone. On ne peut parler ici d'un mouvement ouvrier (proprement dit) que dans la mesure où il y a des grèves qui, qu'elles soient gagnées ou non, n'amènent pas le mouvement un peu plus loin. Freiheit, peut, à mon avis, ne fait que du mal. Aucune tentative ne doit être faite pour dissimuler le fait qu'aucun mouvement ouvrier au sens continental n'existe à ce jour ici, et je pense donc que vous ne perdrez pas grand chose si, pour le moment, vous ne recevez aucun rapport sur les activités des syndicats ici. » Friedrich Engels, Lettre à Edouard Bernstein, 17 Juin 1879

« un mouvement ouvrier vraiment général ne naîtra que lorsque les travailleurs sentiront que le monopole mondial de l'Angleterre est brisé. La participation à la domination du marché mondial était et est la base de la nullité politique des travailleurs anglais. La queue de la bourgeoisie dans l'exploitation économique de ce monopole mais partageant néanmoins ses avantages, politiquement ils sont naturellement la queue du «grand parti libéral», qui pour sa part leur rend de petites attentions, reconnaît les syndicats et les grèves comme des facteurs légitimes, a renoncé à la lutte pour une journée de travail illimitée et a donné le vote à la masse des travailleurs les mieux placés. Mais une fois que l'Amérique et la concurrence unifiée des autres pays industriels ont fait une brèche décente dans ce monopole (et en fer cela arrive rapidement, malheureusement pas encore pour le coton), vous verrez quelque chose ici.» Friedrich Engels, Lettre à August Bebel, 30 août 1883

« On ne constate d'amélioration durable du niveau de vie que dans deux secteurs protégés de la classe ouvrière. En premier lieu, celui des ouvriers d'usine. La fixation légale à leur avantage, d'une journée de travail normale, sur des bases au moins relativement rationnelles, leur a permis de rétablir à peu près leur constitution physique, et leur a conféré une supériorité morale renforcée encore par leur concentration locale. Leur situation est, à n'en point douter, meilleure qu'avant 1848. La meilleure preuve en est que, sur dix grèves qu'ils mènent, neuf sont provoquées par les industriels eux-mêmes dans leur propre intérêt, comme seul moyen de limiter la production. (...) En second lieu les ouvriers des grandes Trade-Unions. Ce sont les organisations des secteurs industriels où le travail d'hommes adultes est seul utilisable ou prédominant. Ni la concurrence du travail des femmes ou des enfants ni celle des machines n'ont été jusqu'à présent en mesure de briser leur puissance organisée. Les mécaniciens, charpentiers et menuisiers, ouvriers du bâtiment, constituent chacun pour soi une force, à telle enseigne, qu'ils peuvent même - comme le font les ouvriers du bâtiment - résister victorieusement à la mise en service de machines. Leur situation s'est sans aucun doute, remarquablement améliorée depuis 1848. La meilleure preuve en est que depuis plus de quinze ans, ce ne sont pas seulement leurs employeurs qui sont satisfaits d'eux, mais eux-mêmes qui sont également très contents de leurs employeurs. Ils constituent une aristocratie à l'intérieur de la classe ouvrière; ils sont parvenus à conquérir une situation relativement confortable et cette situation ils l'acceptent comme définitive. Ce sont les travailleurs modèles des sieurs Leone Levi et Giffen (et aussi de ce bon bourgeois de Lujo Brentano) et en fait, ils sont très gentils et nullement intraitables pour un capitaliste raisonnable en particulier et pour la classe capitaliste en général.» Friedrich Engels, article dans la Neue Zeit, 1er mars 1885

« La vérité, la voici : tant que le monopole industriel anglais a subsisté, la classe ouvrière anglaise a participé jusqu'à un certain point aux avantages de ce monopole. (…) Et c'est la raison pour laquelle, il n'y a pas eu en Angleterre de socialisme depuis la mort de l'owenisme. Avec l'effondrement de ce monopole, la classe ouvrière anglaise perdra cette position privilégiée. Elle se verra alignée un jour, - y compris la minorité dirigeante et privilégiée au niveau des ouvriers de l’étranger. Et c’est la raison pour laquelle le socialisme renaîtra en Angleterre. »

Friedrich Engels, article dans la Neue Zeit, 1er mars 1885

« De l'expérience chartiste, la bourgeoisie industrielle a tiré la conviction qu'elle ne parviendrait jamais à dominer politiquement et socialement la nation, autrement qu'avec l'aide de la classe ouvrière. » Friedrich Engels, Préface de la deuxième édition de La situation des classes laborieuses en Angleterre, 1892

« Ce vote sur la question coloniale est d'une très grande importance. Premièrement, il a montré de façon frappante l'opportunisme socialiste, qui succombe aux flatteries bourgeoises. Deuxièmement, il a révélé une caractéristique négative dans le mouvement ouvrier européen, qui ne peut pas faire peu de mal à la cause prolétarienne, et pour cette raison devrait recevoir une attention sérieuse. Marx citait fréquemment un dicton très significatif de Sismondi. Les prolétaires du monde antique, disait-il, vivaient aux dépens de la société ; la société moderne vit aux dépens des prolétaires. La classe non-possédante, mais non travailleuse, est incapable de renverser les exploiteurs. Seule la classe prolétarienne, qui maintient toute la société, peut provoquer la révolution sociale. Cependant, en raison de la politique coloniale étendue, le prolétaire européen se trouve partiellement dans une telle position quand ce n'est pas son travail, mais le travail des indigènes pratiquement asservis dans les colonies, qui maintient toute la société. La bourgeoisie britannique, par exemple, tire plus de profit des millions de la population de l'Inde et d'autres colonies que des travailleurs britanniques. Dans certains pays, cela fournit la base matérielle et économique pour infecter le prolétariat avec le chauvinisme colonial. Bien sûr, ce n'est peut-être qu'un phénomène temporaire, mais le mal doit néanmoins être clairement réalisé et ses causes comprises pour pouvoir rallier le prolétariat de tous les pays à la lutte contre un tel opportunisme. Cette lutte est vouée à la victoire, puisque les nations «privilégiées» sont une faction décroissante des nations capitalistes. » Lénine, Le Congrès socialiste international à Stuttgart (Proletari), 1907

« L’expérience des alliances, des accords, des blocs avec le libéralisme social-réformateur en Occident, avec le réformisme libéral (les cadets) dans la révolution russe, a montré de façon convaincante que ces accords ne font qu’émousser la conscience des masses, qu’au lieu d’accentuer ils atténuent la portée véritable de leur lutte, en liant les combattants aux éléments les moins aptes à combattre, les plus prompts à la défaillance et à la trahison. Le millerandisme français — l’expérience la plus considérable en matière d’application de la tactique politique révisionniste sur une grande échelle, à une échelle vraiment nationale, — a donné du révisionnisme une appréciation pratique que le prolétariat du monde entier n’oubliera jamais. (...) Le complément naturel des tendances économiques et politiques du révisionnisme a été son attitude à l’égard du but final du mouvement socialiste. Le mot ailé de Bernstein : "Le but final n’est rien, le mouvement est tout", traduit la nature du révisionnisme mieux que quantité de longues dissertations, Définir sa conduite d’une situation à l’autre, s’adapter aux événements du jour, aux changements des menus faits politiques, oublier les intérêts vitaux du prolétariat et les traits essentiels de l’ensemble du régime capitaliste, de toute l’évolution capitaliste, sacrifier ces intérêts vitaux au nom des avantages réels ou supposés de l’heure : telle est la politique révisionniste. Et de l’essence même de cette politique découle ce fait évident qu’elle peut varier ses formes à l’infini, et que chaque question un peu "nouvelle", chaque changement un peu inattendu ou imprévu des événements — ce changement dût-il, à un degré infime et pour le plus court délai, modifier la ligne essentielle du développement, — engendreront, inévitablement et toujours, telles ou telles variétés du révisionnisme.» Lénine, Marxisme et révisionnisme, 1908

« On sait qu'en Grande-Bretagne, il y a deux partis ouvriers: le Parti socialiste britannique, comme s'appellent maintenant les social-démocrates, et le soi-disant Parti travailliste indépendant. Cette scission dans le mouvement socialiste ouvrier britannique n'est pas un hasard. Il est né il y a longtemps. Il est né des caractéristiques spécifiques de l'histoire britannique. Le capitalisme s'est développé en Grande-Bretagne avant même de le faire dans n'importe quel autre pays, et pendant longtemps la Grande-Bretagne était «l'atelier» du monde. Cette position exceptionnelle et monopolistique créait des conditions de vie relativement tolérables pour l'aristocratie ouvrière, c'est-à- dire pour la minorité de travailleurs qualifiés et bien payés en Grande-Bretagne. De là l'esprit petit-bourgeois et artisanal dans les rangs de cette aristocratie ouvrière qui s'est séparée de sa classe, à la suite des libéraux, et qui a traité le socialisme avec mépris comme une «utopie». Le parti travailliste indépendant est un parti de la politique libérale du travail. On dit justement que ce parti n'est «indépendant» que du socialisme, mais très dépendant du libéralisme. Ces derniers temps, le monopole de la Grande-Bretagne a été complètement miné. Les conditions de vie relativement tolérables antérieures ont cédé la place à un besoin extrême en raison du coût élevé de la vie. La lutte de classe s'intensifie de plus en plus et, avec elle, la base de l'opportunisme, base de la diffusion des idées de la politique libérale du travail dans la classe ouvrière, est mise à mal. Tant que ces idées persistaient parmi un nombre considérable de travailleurs britanniques, il était hors de question d'éliminer la division parmi les travailleurs.» Lénine, Débats en Grande-Bretagne sur la politique libérale du travail, 1912

« Les nombreuses indications de Marx et Engels, fondées sur l'expérience du mouvement ouvrier anglais, (...) montrent comment la "prospérité" industrielle suscite des tentatives d'"acheter le prolétariat" (Correspondance, tome I, p. 136) pour le détourner de la lutte; comment cette prospérité en général "démoralise les ouvriers" (tome II, p. 218); comment le prolétariat anglais "s'embourgeoise" - "la nation la plus bourgeoise entre toutes [la nation anglaise] semble vouloir finalement posséder à côté de la bourgeoisie une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois" (tome II, p.290); comment son "énergie révolutionnaire" disparaît (tome III, p. 124); comment il faudra attendre plus ou moins longtemps "que les ouvriers anglais se débarrassent de leur apparente contamination bourgeoise" (tome III, p. 127); comment l'"ardeur des chartistes" fait défaut au mouvement ouvrier anglais (1866, tome 111, p. 305); comment les leaders ouvriers anglais deviennent une sorte de type intermédiaire "entre le bourgeois radical et l'ouvrier" (allusion à Holyoake, tome IV, p. 209); comment, en raison du monopole de l'Angleterre et tant que celui-ci subsistera, "il n'y aura rien à faire avec les ouvriers anglais" (tome IV, p. 433). La tactique de la lutte économique, en rapport avec la marche générale (et avec l'issue) du mouvement ouvrier, est examinée ici d'un point de vue remarquablement vaste, universel, dialectique et authentiquement révolutionnaire. » Lénine, Karl Marx, Le Socialisme, 1914

« L'époque impérialiste ne peut tolérer la coexistence, dans le même parti, des hommes d'avant-garde du prolétariat révolutionnaire et de l'aristocratie semi-petite-bourgeoise de la classe ouvrière, qui jouit de bribes des privilèges que confère à "sa" nation la situation de "grande puissance". La vieille théorie présentant l'opportunisme comme une "nuance légitime" au sein d'un parti unique, étranger aux "extrêmes", est aujourd'hui la pire mystification des ouvriers et la pire entrave du mouvement ouvrier. L'opportunisme ouvertement affirmé, qui répugne d'emblée à la masse ouvrière, est moins terrible et moins nocif que cette théorie du juste milieu, qui justifie la pratique opportuniste par des vocables marxistes, qui entend démontrer par toute une série de sophismes l'inopportunité des actions révolutionnaires, etc. » Lénine, La faillite de la II° Internationale, 1915

« Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation révolutionnaire n'aboutit pas à la révolution. Quels sont, d'une façon générale, les indices d'une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici :
  1. Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée; crise du "sommet", crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l'indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que "la base ne veuille plus" vivre comme auparavant, mais il importe encore que "le sommet ne le puisse plus".
  2. Aggravation, plus qu'à l'ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées.
  3. Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l'activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes "pacifiques", mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le "sommet" lui-même, vers une action historique indépendante.
Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C'est l'ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. » Lénine, La faillite de la II° Internationale, 1915

« Durant toute l'existence de la II° Internationale, une lutte s'est poursuivie à l'intérieur de tous les partis social-démocrates entre l'aile révolutionnaire et l'aile opportuniste. Dans plusieurs pays, il y a eu scission sur ce point (Angleterre, Italie, Hollande, Bulgarie). Aucun marxiste ne doutait que l'opportunisme fût l'expression de la politique bourgeoise au sein du mouvement ouvrier, l'expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de l'alliance avec “ leur ” bourgeoisie d'une partie minime d'ouvriers embourgeoisés contre les intérêts de la masse des prolétaires, de la masse des opprimés. Les conditions objectives de la fin du XIX° siècle renforçaient tout particulièrement l'opportunisme, l'utilisation de la légalité bourgeoise étant transformée de ce fait en servilité à son égard; elles créaient une mince couche bureaucratique et aristocratique de la classe ouvrière, et attiraient dans les rangs des partis social démocrates nombre de “ compagnons de route ” petits bourgeois. La guerre a accéléré ce développement, transformé l'opportunisme en social chauvinisme, et l'alliance tacite des opportunistes avec la bourgeoisie, en une alliance ouverte. En outre, les autorités militaires ont décrété partout la loi martiale et muselé la masse ouvrière, dont les anciens chefs sont passés, à peu près en bloc, du côté de la bourgeoisie. La base économique de l'opportunisme est la même que celle du social chauvinisme : les intérêts d'une mince couche d'ouvriers privilégiés et de la petite bourgeoisie, qui défendent leur situation privilégiée, leur “ droit ” aux miettes des profits réalisés dans le pillage des autres nations par “ leur ” bourgeoisie nationale, grâce aux avantages attachés à sa situation de grande puissance,etc. Le contenu politique et idéologique de l'opportunisme est le même que celui du social chauvinisme : remplacement de la lutte des classes par leur collaboration, renonciation aux moyens révolutionnaires de lutte, soutien de “ son ” gouvernement en difficultés au lieu d'une utilisation de ces difficultés pour la révolution. Si l'on considère tous les pays européens dans leur ensemble, sans s'arrêter à telles ou telles personnalités (quel que soit leur prestige), on constatera que c'est bien le courant opportuniste qui est devenu le principal rempart du social chauvinisme, et que du camp des révolutionnaires s'élève presque partout une protestation plus ou moins conséquente contre ce courant. Et si l'on considère, par exemple, le groupement des tendances au congrès socialiste international de Stuttgart, en 1907, on constatera que le marxisme international était contre l'impérialisme, tandis que, dès cette époque, l'opportunisme international le soutenait. » Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915

« L' “ économisme ” fut un courant opportuniste au sein de la social démocratie russe. Son essence politique se réduisait au programme suivant : “ Aux ouvriers, la lutte économique; aux libéraux, la lutte politique. ” Son principal appui théorique était ce qu'on appelait le “ marxisme légal ” ou “ strouvisme ”, qui “ reconnaissait ” un “ marxisme ” complètement vidé de tout esprit révolutionnaire et adapté aux besoins de la bourgeoisie libérale. Invoquant l'état arriéré de la masse des ouvriers en Russie, et désireux d' “ aller avec les masses ”, les “ économistes ” limitaient les objectifs et l'ampleur du mouvement ouvrier à la lutte économique et au soutien politique du libéralisme, sans s'assigner des tâches politiques indépendantes, ni aucun objectif révolutionnaire.,

L'ancienne Iskra (1900 1903) lutta victorieusement contre l' “ économisme ” au nom des principes de la social-démocratie révolutionnaire. Toute l'élite du prolétariat conscient se rangea aux côtés de l'Iskra. A quelques années de la révolution, la social démocratie présenta un programme hautement conséquent et intransigeant. La lutte des classes et l'action des masses au cours de la révolution de 1905 confirmèrent ce programme. Les “ économistes ” s'adaptaient au retard des masses. L'Iskra forma une avant garde ouvrière capable de mener les masses en avant. Les arguments actuels des social chauvins (sur la nécessité de compter avec la masse, sur le caractère progressiste de l'impérialisme, sur les “ illusions ” des révolutionnaires, etc.) avaient déjà tous été formulés par les économistes. La Russie social démocrate connut il y a vingt ans une révision opportuniste du marxisme à la sauce “ strouviste”. L'époque de la révolution démocratique bourgeoise suscita au sein de la social démocratie une nouvelle lutte de tendances qui fut le prolongement direct de la précédente. L'“ économisme ” se mua en “ menchévisme ”. La défense de la tactique révolutionnaire de l'ancienne Iskra donna naissance au “ bolchévisme ”. » Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915

« La situation d'ensemble dans notre pays est défavorable à l'épanouissement de l'opportunisme “ socialiste ” au sein des masses ouvrières. Nous avons en Russie bien des nuances de l'opportunisme et du réformisme parmi les intellectuels, dans la petite bourgeoisie, etc. Mais cet opportunisme ne compte qu'une minorité infime d'adeptes dans les couches ouvrières politiquement actives. La catégorie des ouvriers et des employés privilégiés est très peu nombreuse. Le fétichisme de la légalité ne pouvait naître parmi nous. Les liquidateurs (le parti des opportunistes, dirigé par Axelrod, Potressov, Tchérévanine, Maslov, etc.) ne jouissaient avant la guerre d'aucun appui sérieux dans les masses ouvrières. A la IV° Douma d’État, les six députés ouvriers étaient tous adversaires du courant liquidateur. Le tirage de la presse ouvrière légale à Pétrograd et à Moscou et les résultats des souscriptions ont montré irréfutablement que les quatre cinquièmes des ouvriers conscients sont hostiles à l'opportunisme et au courant liquidateur.» Lénine, Le socialisme et la guerre, 1915

« le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d'un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus "large" et la plus exagérée, moins d'un cinquième) d'Etats particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple" tonte des coupons".

L'exportation des capitaux procure un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs, d'après les prix et les statistiques bourgeoises d'avant-guerre. Aujourd'hui beaucoup plus, évidemment. On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de "leur" pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l'aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays "avancés" la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés.

Cette couche d'ouvriers embourgeoisés ou de l'"aristocratie ouvrière", entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labour lieutenants of the capitalist class), de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d'entre eux se range inévitablement aux cotés de la bourgeoisie, aux côtés des "Versaillais" contre les"Communards". Si l'on n'a pas compris l'origine économique de ce phénomène, si l'on n'en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d'avancer d'un pas dans l'accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir.
» Lénine, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916

« Citons le cas de la Suisse. Son environnement impérialiste prescrit objectivement deux cours au mouvement ouvrier. Les opportunistes, alliés à la bourgeoisie, cherchent à faire du pays une fédération monopoliste républicaine-démocratique qui prospérerait des profits des touristes bourgeois impérialistes, et rendrait cette position de monopole «tranquille» aussi profitable et aussi tranquille que possible. En fait, c'est une politique d'alliance entre une petite couche privilégiée des travailleurs d'un petit pays privilégié et la bourgeoisie de ce pays contre la masse du prolétariat. Les véritables sociaux- démocrates suisses s'efforcent d'utiliser la relative liberté de la Suisse, sa position «internationale» (proximité des pays les plus cultivés, le fait que la Suisse, Dieu merci, n'a pas «un langage à part», mais utilise trois les langues du monde) pour étendre, consolider et renforcer l’alliance des éléments révolutionnaires du prolétariat de toute l'Europe. Aidons notre propre bourgeoisie à conserver aussi longtemps que possible son monopole du commerce tranquille dans les charmes des Alpes; peut-être un penny ou deux tombera à notre part, tel est l'objectif contenu dans la politique des opportunistes suisses. Aidons à souder l'alliance des sections révolutionnaires du prolétariat français, allemand et italien pour le renversement de la bourgeoisie - tel est le contenu objectif de la politique des social-démocrates révolutionnaires suisses. Malheureusement, les «gauches» suisses continuent de les mener à bien, et la magnifique décision du congrès du parti d'Aarau de 1915 (acceptation de la lutte de masse révolutionnaire) est encore largement lettre morte. Mais ce n'est pas le point dont nous discutons en ce moment. » Lénine, Le slogan du "désarmement", octobre 1916

« Les réformistes et les pacifistes bourgeois sont des gens qu'en règle générale on paye d'une façon ou d'une autre pour qu'ils consolident la domination du capitalisme par de petits rafistolages, pour qu'ils endorment les masses populaires et les détournent de la lutte révolutionnaire. (...) Leur attention est entièrement absorbée par des réformes, par les tractations entre telles ou telles couches des classes dominantes; c'est à elles qu'ils s'adressent, c'est elles qu'ils essaient de « persuader », c'est à elles qu'ils veulent adapter le mouvement ouvrier. » Lénine, Un tournant dans la politique mondiale, « Le Social- Démocrate » n° 58, 31 janvier 1917

« Les social-chauvins sont nos adversaires de classe, des bourgeois au sein du mouvement ouvrier. Ils y représentent des groupes, des milieux ouvriers objectivement achetés par la bourgeoisie (meilleur salaire, postes honorifiques, etc.) et qui aident leur bourgeoisie à piller et à étrangler peuples petits et faibles, à faire la guerre pour le partage du butin capitaliste. » Lénine, Les tâches du prolétariat dans notre révolution, 1917

« Nous disons que le mouvement commence plus facilement dans les pays qui n'appartiennent pas au nombre des pays exploiteurs, pouvant piller avec plus de facilité et ayant les moyens de corrompre les couches supérieures de leurs ouvriers. Ces partis pseudo-socialistes d'Europe occidentale, presque tous ministrables, dans le genre de ceux de Tchernov et de Tsérétéli, ne réalisent rien et n'ont aucune base solide. »

Lénine, Troisième congrès des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans de Russie, 10-18 (23-31) janvier 1918

« C'est le type «moderne » de la trahison socialiste, car dans tous les pays civilisés, avancés, la bourgeoisie pille, - en exerçant l'oppression coloniale ou en soutirant des «avantages » financiers aux peuples faibles, formellement indépendants, - une population infiniment plus nombreuse que la population de «son propre» pays. D'où la possibilité économique, pour la bourgeoisie impérialiste, de tirer des «surprofits» et d'employer une part de ces surprofits pour corrompre une certaine couche supérieure du prolétariat, pour la transformer en une petite bourgeoisie réformiste, opportuniste, craignant la révolution. » Lénine, Lettre aux ouvriers d'Europe et d'Amérique, 1919

« Ramsay Macdonald sait parfaitement que nous avons fondé la III° Internationale et rompu totalement avec la II° car nous nous étions convaincus qu'elle était incurable, condamnée, qu'elle était le serviteur de l'impérialisme, l'agent de l'influence bourgeoise, du mensonge bourgeois et de la dépravation bourgeoise dans le mouvement ouvrier. Si Ramsay Macdonald, en voulant parler de la III° Internationale, élude le fond de la question, tourne autour du pot, prononce des phrases vides et ne parle pas de ce dont il faut parler, à lui la faute, à lui le crime. Car le prolétariat a besoin de la vérité, et rien n'est plus nuisible à sa cause que le mensonge de belle apparence et de bon ton du petit-bourgeois. La question de l'impérialisme et de sa liaison avec l'opportunisme dans le mouvement ouvrier, avec la trahison de la cause ouvrière par les chefs ouvriers, est posée depuis longtemps, depuis très longtemps. Pendant quarante ans, de 1852 à 1892, Marx et Engels ont constamment signalé l'embourgeoisement des couches supérieures de la classe ouvrière d'Angleterre en raison de ses particularités économiques (colonies ; monopole sur le marché mondial, etc.). Vers 1870, Marx s'est acquis la haine honorifique des vils héros de la tendance internationale « bernoise » de l'époque, des opportunistes et des réformistes, pour avoir stigmatisé nombre de leaders des tradeunions anglaises, vendus à la bourgeoisie ou payés par elle pour services rendus à sa classe à l'intérieur du mouvement ouvrier. (…) « Impérialisme fabien » et « social-impérialisme » sont une seule et même chose : socialisme en paroles, impérialisme dans les faits, transformation de l'opportunisme en impérialisme. Ce phénomène est devenu maintenant, pendant et après la guerre de 1914-1918, un phénomène universel. Ne pas l'avoir compris est le plus grand aveuglement de l'Internationale jaune « de Berne » et son plus grand crime. L'opportunisme ou le réformisme devait inévitablement se transformer en impérialisme socialiste ou social-chauvinisme, de portée historique mondiale, car l'impérialisme a promu une poignée de nations avancées richissimes qui pillent le monde entier, et par là même a permis à la bourgeoisie de ces pays d'acheter avec son surprofit de monopole (l'impérialisme, c'est le capitalisme monopoliste) leur aristocratie ouvrière. Pour ne pas voir que c'est un fait économiquement inéluctable sous l'impérialisme, il faut être ou bien un parfait ignorant, ou bien un hypocrite qui trompe les ouvriers en répétant des lieux communs sur le capitalisme pour dissimuler l'amère vérité du passage d'un courant socialiste tout entier du côté de la bourgeoisie impérialiste. » Lénine, Les tâches de la III° Internationale, 1919

« Les Indépendants et les Longuétistes ne comprennent pas et n'expliquent pas aux masses que les superprofits impérialistes des pays avancés leur ont permis (et leur permettent encore) de corrompre la couche supérieure du prolétariat, de leur jeter des miettes de les superprofits (obtenus des colonies et de l'exploitation financière des pays faibles), pour créer une section privilégiée de travailleurs qualifiés,etc. Sans l'exposition de ce mal, sans une lutte à la fois contre la bureaucratie syndicale et toutes les manifestations du guildisme petit-bourgeois, contre l'aristocratie ouvrière, les privilèges de la couche supérieure des travailleurs, sans le retrait impitoyable du parti révolutionnaire de ceux qui sont imprégnés de cet esprit, sans appel aux couches inférieures, à des sections toujours plus larges des masses, à la majorité réelle des exploités - sans cela, il ne peut être question de la dictature du prolétariat. » Lénine, Brouillon (ou Thèses) des RCP, Réponse à la lettre du Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne, mars 1920

« Dans presque tous les pays avancés, la bourgeoisie, en pillant les nations coloniales et faibles, a pu corrompre la couche supérieure du prolétariat avec les miettes des superprofits, pour leur assurer en temps de paix, une existence tolérable, petite- bourgeoisie, et enrôler les dirigeants de cette strate à son service. Les opportunistes et les social-chauvins, étant des serviteurs de la bourgeoisie, sont de véritables ennemis de classe du prolétariat. » Lénine, Projet de Programme de la RCP(B)

« D'un autre côté, les ouvriers industriels ne peuvent accomplir leur mission historique d'émanciper l'humanité du joug du capital et des guerres s'ils se bornent à leur métier étroit ou à leurs intérêts commerciaux et se bornent avec suffisance à améliorer leur propre situation. conditions qui peuvent parfois être tolérées dans le sens petit-bourgeois. C'est exactement ce qui arrive à «l'aristocratie ouvrière» de nombreux pays avancés, qui constituent le noyau des soi-disant partis socialistes de la Deuxième Internationale; ils sont en réalité les ennemis acharnés et les traîtres du socialisme, des chauvins petits-bourgeois et des agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier. » Lénine, Sur la question agraire, Avant-projet de thèses, 1920

« Mais parce que les pays avancés ont bâti et bâtissent leur culture grâce à la possibilité qu'ils ont de vivre aux dépens d’un milliard d'opprimés. Parce que les capitalistes de ces pays ont des profits bien supérieurs à ceux qu'ils pourraient tirer de la spoliation des ouvriers de leur pays.

On estimait avant la guerre que les trois pays les plus riches ; la Grande Bretagne, la France et l'Allemagne, tiraient de la seule exportation de leurs capitaux à l'étranger un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs sans compter les autres revenus. On comprend qu'il soit possible de prélever sur cette jolie somme au moins un demi milliard à distribuer en aumône aux dirigeants ouvriers, à l'aristocratie ouvrière, comme dessous de table de toute espèce. En effet, tout est dans la corruption. On s'y prend de mille façons en élevant le niveau de culture des grands centres, en créant des établissements éducatifs, des milliers de sinécures à l'intention des dirigeants des coopératives, des trade unions, des leaders parlementaires. Cela se fait dans tous les pays de civilisation capitaliste. Et ces milliards de super bénéfice constituent la base économique de l'opportunisme dans le mouvement ouvrier. En Amérique, en Grande Bretagne, en France, nous assistons à une résistance infiniment plus forte des chefs opportunistes, des couches supérieures de la classe ouvrière, de l'aristocratie ouvrière; ils opposent une résistance plus grande au mouvement communiste. C’est pourquoi nous devons nous attendre à voir les partis ouvriers européens et américains se guérir de cette maladie plus difficilement que nous. Nous savons que depuis la fondation de la III° Internationale, des progrès énormes ont été réalisés en ce qui concerne la guérison de cette maladie, mais nous n'en sommes pas encore à la guérison définitive : l'épuration des partis ouvriers, des partis révolutionnaires du prolétariat du monde entier de l'influence bourgeoise et des opportunistes qui se trouvent dans leur propre sein, est encore loin d'être achevée. Je ne m'arrêterai pas sur la façon concrète dont nous devons le faire. Il en est question dans mes thèses, qui ont été publiées. Ma tâche consiste à indiquer les causes économiques profondes de ce phénomène. Cette maladie est devenue chronique; sa guérison se fait plus attendre que les optimistes ne pouvaient l'espérer. L'opportunisme, voilà notre ennemi principal. L'opportunisme des couches supérieures du mouvement ouvrier, c'est un socialisme non prolétarien, mais bourgeois. La preuve est faite que les militants du mouvement ouvrier qui appartiennent à la tendance opportuniste sont de meilleurs défenseurs de la bourgeoisie que les bourgeois eux-mêmes. S'ils n'avaient pas eu main la direction des ouvriers, la bourgeoisie ne pourrait, pas se maintenir. Ce n'est pas seulement l'histoire du régime Kérenski en Russie qui le prouve; la République démocratique d'Allemagne, avec à sa tête un gouvernement social démocrate, le prouve aussi de même que le comportement d'Albert Thomas à l'égard de son gouvernement bourgeois. La preuve est faite enfin par l'expérience analogue de la Grande Bretagne et des Etats Unis. L'opportunisme est notre ennemi principal et nous devons en venir à bout. Nous devons quitter ce congrès avec la ferme résolution de mener cette lutte jusqu'au bout dans tous les partis. C'est là notre tâche essentielle. » Lénine, II° congrès de l'Internationale Communiste, Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l'I.C., 19 juillet1920

« Un des obstacles les plus graves au mouvement ouvrier révolutionnaire dans les pays capitalistes développés dérive du fait que grâce aux possessions coloniales et à la plus-value du capital financier, etc., le capital a réussi à y créer une petite aristocratie ouvrière relativement imposante et stable. Elle bénéficie des meilleures conditions de rétribution ; elle est, par-dessus tout, pénétrée d'un esprit de corporatisme étroit, de petite bourgeoisie et de préjugés capitalistes. Elle constitue le véritable « point d'appui » social de la II° Internationale des réformistes et des « centristes », et elle est bien près, à l'heure actuelle, d'être le point d'appui principal de la bourgeoisie. Aucune préparation, même préalable, du prolétariat au renversement de la bourgeoisie n'est possible sans une lutte directe, systématique, large, déclarée, avec cette petite minorité, qui, sans aucun doute (comme l'a pleinement prouvé l'expérience) donnera nombre des siens à la garde blanche de la bourgeoisie après la victoire du prolétariat. Tous les partis adhérant à la III° Internationale doivent, coûte que coûte, donner corps dans la vie à ce mot d'ordre, « plus profondément dans les masses », en comprenant par masse tout l'ensemble des travailleurs et des exploités par le capital, et surtout les moins organisés et les moins éclairés, les plus opprimés et les moins accessibles à l'organisation. » Lénine, II° congrès de l'Internationale Communiste, Les tâches principales de l'Internationale Communiste, Juillet 1920

« Dans les pays capitalistes, la démocratie petite bourgeoise, dont l'avant garde est représentée par la Il° Internationale et l'Internationale II 1/2, constitue à l'heure actuelle le principal soutien du capitalisme, car son influence s'exerce encore sur la majorité ou une partie considérable des ouvriers et employés de l'industrie et du commerce qui craignent, si la révolution éclate, de perdre leur bien être petit bourgeois relatif, fondé sur les prérogatives dispensées par l'impérialisme. Cependant la crise économique croissante aggrave partout la situation des larges masses; cette circonstance, ajoutée au fait de plus en plus évident que les nouvelles guerres impérialistes sont inévitables avec le maintien du capitalisme, rend ledit soutien de plus en plus précaire.» Lénine, III° congrès de l'Internationale Communiste, 1921















L'impérialisme et la scission du socialisme Lénine

1916

Existe-t-il un lien entre l'impérialisme et la victoire ignoble, monstrueuse, que l'opportunisme (sous les espèces du social chauvinisme) a remportée sur le mouvement ouvrier européen ? Telle est la question fondamentale du socialisme contemporain. Et maintenant que nous avons parfaitement établi dans notre littérature du parti : Il nous faut commencer par donner la définition la plus précise et la plus complète possible de l'impérialisme. L'impérialisme est un stade historique particulier du capitalisme. Cette particularité est de trois ordres : l’impérialisme est La substitution du monopole à la libre concurrence est le trait économique capital,l'essence de l'impérialisme. Le monopolisme se manifeste sous cinq formes principales : L'impérialisme, stade suprême du capitalisme d'Amérique et d'Europe, et ensuite d'Asie, a fini de se constituer vers 1898 1914. Les guerres hispano américaine (1898), anglo boer (1899 1902), russo-japonaise (1904 1905) et la crise économique de 1900 en Europe, tels sont les principaux jalons historiques de la nouvelle époque de l'histoire mondiale. Que l'impérialisme soit un capitalisme parasitaire ou pourrissant, c'est ce qui apparaît avant tout dans la tendance à la putréfaction qui distingue tout monopole sous le régime de la propriété privée des moyens de production. La différence entre la bourgeoisie impérialiste démocratique républicaine, d'une part, et réactionnaire monarchiste, d'autre part, s'efface précisément du fait que l'une et l'autre pourrissent sur pied (ce qui n'exclut pas du tout le développement étonnamment rapide du capitalisme dans différentes branches d'industrie, dans différents pays, en différentes périodes). En second lieu, la putréfaction du capitalisme se manifeste par la formation d'une vaste couche de rentiers, de capitalistes vivant de la « tonte des coupons ». Dans quatre pays impérialistes avancés : l'Angleterre, l'Amérique du Nord, la France et l'Allemagne, le capital en titres est de 100 à 150 milliards de francs, ce qui représente un revenu annuel d'au moins 5 à 8 milliards par pays. En troisième lieu, l'exportation des capitaux est du parasitisme au carré. En quatrième lieu, «le capital financier vise à l'hégémonie, et non à la liberté». La réaction politique sur toute la ligne est le propre de l'impérialisme. Vénalité, corruption dans des proportions gigantesques, panamas de tous genres. En cinquième lieu, l'exploitation des nations opprimées, indissolublement liée aux annexions, et surtout l'exploitation des colonies par une poignée de « grandes » puissances, transforme de plus en plus le monde « civilisé » en un parasite sur le corps des peuples non civilisés, qui comptent des centaines de millions d'hommes. Le prolétaire de Rome vivait aux dépens de la société. La société actuelle vit aux dépens du prolétaire contemporain. Marx a particulièrement souligné cette profonde remarque de Sismondi. L'impérialisme change un peu les choses. Une couche privilégiée du prolétariat des puissances impérialistes vit en partie aux dépens des centaines de millions d'hommes des peuples non civilisés. On comprend pourquoi l'impérialisme est un capitalisme agonisant, qui marque la transition vers le socialisme : le monopole qui surgit du capitalisme, c'est déjà l'agonie du capitalisme, le début de sa transition vers le socialisme. La socialisation prodigieuse du travail par l'impérialisme (ce que les apologistes, les économistes bourgeois, appellent l'« interpénétration ») a la même signification. En définissant ainsi l'impérialisme, nous entrons en contradiction complète avec K. Kautsky, qui se refuse à voir dans l'impérialisme une « phase du capitalisme », et le définit comme la politique « préférée » du capital financier, comme une tendance des pays « industriels » à annexer les pays«agraires ». Du point de vue théorique, cette définition de Kautsky est absolument fausse. La particularité de l'impérialisme, c'est justement la domination du capital non pas industriel, mais financier, la tendance à s'annexer non pas les seuls pays agraires, mais toutes sortes de pays. Kautsky dissocie la politique de l'impérialisme de son économie ; il dissocie le monopolisme en politique du monopolisme dans l'économie, afin de frayer la voie à son réformisme bourgeois : le «désarmement», l'« ultra impérialisme » et autres sottises du même acabit. Le sens et le but de cette théorie falsifiée sont uniquement d'estomper les contradictions les plus profondes de l'impérialisme et de justifier ainsi la théorie de l'« unité » avec les apologistes de l'impérialisme, les social chauvins et opportunistes avoués. Nous avons déjà suffisamment insisté sur cette rupture de Kautsky avec le marxisme, et dans Le Social Démocrate, et dans Le Communiste. Nos kautskistes de Russie, les « okistes » avec Axelrod et Spectator en tête, sans en excepter Martov et, dans une notable mesure, Trotski, ont préféré passer sous silence la question du kautskisme en tant que tendance. N'osant pas défendre ce que Kautsky a écrit pendant la guerre, ils se sont contentés d'exalter purement et simplement Kautsky (Axelrod dans sa brochure allemande que le Comité d'organisation a promis de publier en russe) ou d'invoquer des lettres privées de Kautsky (Spectator), dans lesquelles il assure appartenir à l'opposition et essaie jésuitiquement de faire considérer ses déclarations chauvines comme nulles et nonavenues. Notons que dans sa « conception » de l'impérialisme, qui revient à farder ce dernier, Kautsky marque un recul non seulement par rapport au Capital financier de Hilferding (quel que soit le zèle que mette aujourd'hui Hilferding lui-même à défendre Kautsky et l' « unité » avec les social-chauvins !), mais aussi par rapport ausocial libéral J. A. Hobson. Cet économiste anglais, qui n'a pas la moindre prétention au titre de marxiste, définit avec beaucoup plus de profondeur l'impérialisme et en dévoile les contradictions dans son ouvrage de 1902. Voici ce que disait cet auteur (chez qui l'on retrouve presque toutes les platitudes pacifistes et « conciliatrices » de Kautsky) sur la question particulièrement importante du caractère parasitaire de l'impérialisme: Des circonstances de deux ordres affaiblissaient, selon Hobson, la puissance des anciens Empires: « La première circonstance est la coutume du parasitisme économique, en vertu de laquelle l'Etat dominant utilise ses provinces, ses colonies et les pays dépendants pour enrichir sa classe gouvernante et corrompre ses classes inférieures, afin qu'elles se tiennent tranquilles. » En ce qui concerne la seconde circonstance, Hobson écrit: « L'un des symptômes les plus singuliers de la cécité de l'impérialisme » (dans la bouche du social libéral Hobson, ce refrain sur la « cécité » des impérialistes est moins déplacé que chez le « marxiste » Kautsky), « c'est l'insouciance avec laquelle la Grande Bretagne, la France et les autres nations impérialistes s'engagent dans cette voie. La Grande Bretagne est allée plus loin que toutes les autres. La plupart des batailles par lesquelles nous avons conquis notre Empires des Indes ont été livrées par nos troupes indigènes : dans l'Inde, comme plus récemment aussi en Egypte, de grandes armées permanentes sont placées sous le commandement des Britanniques;presque toutes nos guerres de conquête en Afrique, sa partie Sud exceptée, ont été faites pour notre compte par les indigènes. » La perspective du partage de la Chine provoque chez Hobson l'appréciation économique que voici : « Une grande partie de l'Europe occidentale pourrait alors prendre l'apparence et le caractère qu'ont maintenant certaines parties des pays qui la composent — le Sud de l'Angleterre, la Riviera, les régions d'Italie et de Suisse les plus fréquentées des touristes et peuplées de gens riches — à savoir : de petits groupes de riches aristocrates recevant des dividendes et des pensions du lointain Orient, avec un groupe un peu plus nombreux d'employés professionnels et de commerçants et un nombre plus important de domestiques et d'ouvriers occupés dans les transports et dans l'industrie travaillant à la finition des produits manufacturés. Quant aux principales branches d'industrie, elles disparaîtraient, et la grande masse des produits alimentaires et semi ouvrés affluerait d'Asie et d'Afrique comme un tribut.» « Telles sont les possibilités que nous offre une plus large alliance des Etats d'Occident, unefédération européenne des grandes puissances : loin de faire avancer la civilisation universelle, elle pourrait signifier un immense danger de parasitisme occidental aboutissant à constituer un groupe à part de nations industrielles avancées, dont les classes supérieures recevraient un énorme tribut de l'Asie et de l'Afrique et entretiendraient, à l'aide de ce tribut, de grandes masses domestiquées d'employés et de serviteurs, non plus occupés à produire en grandes quantités des produits agricoles et industriels, mais rendant des services privés ou accomplissant, sous le contrôle de la nouvelle aristocratie financière, des travaux industriels de second ordre. Que ceux qui sont prêts à tourner le dos à cette théorie » (il aurait fallu dire : à cette perspective) « comme ne méritant pas d'être examinée, méditent sur les conditions économiques et sociales des régions de l'Angleterre méridionale actuelle, qui en sont déjà arrivées à cette situation. Qu'ils réfléchissent à l'extension considérable que pourrait prendre ce système si la Chine était soumise au contrôle économique de semblables groupes de financiers, de « placeurs de capitaux » (les rentiers), de leurs fonctionnaires politiques et de leurs employés de commerce et d'industrie, qui drainent les profits du plus grand réservoir potentiel que le monde ait jamais connu afin de les consommer en Europe. Certes, la situation est trop complexe et le jeu des forces mondiales trop difficile à escompter pour qu'une prévision — celle-ci ou toute autre — de l'avenir dans une seule direction puisse être considérée comme la plus probable. Mais les influences qui régissent à l'heure actuelle l'impérialisme de l'Europe occidentale s'orientent dans cette direction, et si elles ne rencontrent pas de résistance, si elles ne sont pas détournées d'un autre côté, c'est dans ce sens qu'elles orienteront l'achèvement de ce processus. » Le social libéral Hobson ne voit pas que cette « résistance » ne peut être opposée que par le prolétariat révolutionnaire, et seulement sous la forme d'une révolution sociale. Il n'est pas social libéral pour rien ! Mais il a fort bien abordé, dès 1902, la question du rôle et de la portée des « Etats Unis d'Europe » (avis au kautskiste Trotski !), comme aussi de tout ce que cherchent à voiler les kautskistes hypocrites des différents pays, à savoir le fait que les opportunistes (les social chauvins) font cause commune avec la bourgeoisie impérialiste justement dans le sens de la création d'une Europe impérialiste sur le dos de l'Asie et de l'Afrique ; le fait que les opportunistes apparaissent objectivement comme une partie de la petite bourgeoisie et de certaines couches de la classe ouvrière, soudoyée avec les fonds du surprofit des impérialistes et convertie en chiens de garde du capitalisme, en corrupteurs du mouvement ouvrier. Nous avons maintes fois signalé, non seulement dans des articles, mais aussi dans des résolutions de notre Parti, cette liaison économique extrêmement profonde de la bourgeoisie impérialiste, très précisément, avec l'opportunisme qui a triomphé aujourd'hui (est-ce pour longtemps ?) du mouvement ouvrier. Nous en avons inféré, notamment, que la scission avec le social chauvinisme était inévitable. Nos kautskistes ont préféré éluder la question ! Martov, par exemple, avance depuis un bon moment dans ses conférences un sophisme qui, dans les Izvestia du secrétariat à l'étrangerdu Comité d'organisation(n° 4 du 10 avril 1916), est énoncé en ces termes: (…) « La cause de la social démocratie révolutionnaire serait très mauvaise, voire désespérée, si les groupes d'ouvriers qui, par leur développement intellectuel, se sont le plus rapprochés de l'« intelliguentsia » et sont les plus qualifiés, abandonnaient fatalement cette dernière pour rejoindre l'opportunisme »... An moyen du vocable absurde « fatalement » et d'un certain « escamotage », on élude le fait que certains contingents d'ouvriers ont rallié l'opportunisme et la bourgeoisie impérialiste ! Or éluder ce fait, c'est tout ce que veulent les sophistes du Comité d'organisation ! Ils se retranchent derrière cet « optimisme officiel », dont font aujourd'hui parade et le kautskiste Hilferding et beaucoup d'autres individus : les conditions objectives, prétendent ils, se portent garantes de l'unité du prolétariat et de la victoire de la tendance révolutionnaire ! Nous sommes, disent ils, « optimistes » en ce qui concerne le prolétariat ! Mais en réalité tous ces kautskistes, Hilferding, les okistes, Martov et Cie sont des optimistes...en ce qui concerne l'opportunisme. Tout est là ! Le prolétariat est un produit du capitalisme, du capitalisme mondial et pas seulement européen, pas seulement impérialiste. A l'échelle mondiale, que ce soit cinquante ans plus tôt ou cinquante ans plus tard, à cette échelle, c'est une question de détail, il est bien évident que le « prolétariat » « sera » uni, et qu'en son sein la social démocratie révolutionnaire vaincra « inéluctablement ». Il ne s'agit pas de cela, messieurs les kautskistes, il s'agit du fait que maintenant, dans les pays impérialistes d'Europe, vous rampez à plat ventre devant les opportunistes, qui sont étrangers au prolétariat en tant que classe, qui sont les serviteurs, les agents de la bourgeoisie, les véhicules de son influence ; et s'il ne s'affranchit pas d'eux, le mouvement ouvrier restera un mouvement ouvrier bourgeois. Votre propagande en faveur de l' « unité » avec les opportunistes, avec les Legien et les David, les Plékhanov ou les Tchkhenkéli, les Potressov, etc., revient objectivement à favoriser l'asservissement des ouvriers par la bourgeoisie impérialiste, à l'aide de ses meilleurs agents au sein du mouvement ouvrier. La victoire de la social démocratie révolutionnaire à l'échelle mondiale est absolument inévitable, mais elle se poursuit et se poursuivra, elle se fait et se fera uniquement contre vous ; elle sera une victoire sur vous. Les deux tendances, disons même les deux partis dans le mouvement ouvrier contemporain, qui se sont si manifestement séparés dans le monde entier en 1914 1916, ont été observées de près par Engels et Marx en Angleterre pendant plusieurs dizaines d'années,de 1858 à 1892 environ. Ni Marx, ni Engels n'ont vécu jusqu'à l'époque impérialiste du capitalisme mondial, dont le début ne remonte pas au delà de 1898 1900. Mais l'Angleterre, dès le milieu du XIX° siècle, avait ceci de particulier qu'au moins deux traits distinctifs fondamentaux de l'impérialisme s'y trouvaient réunis : Sous ces deux rapports, l’Angleterre faisait alors exception parmi les pays capitalistes. Et Engels et Marx, analysant cette exception, ont montré, d'une façon parfaitement claire et précise sa liaison avec la victoire (momentanée) de l'opportunisme dans le mouvement ouvrier anglais. Dans sa lettre à Marx du 7 octobre 1858, Engels écrivait : « En réalité, le prolétariat anglais s'embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation bourgeoise entre toutes veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoise, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d'une nation qui exploite le monde entier, c'est jusqu'à un certain point logique. » Dans sa lettre à Sorge du 21 septembre 1872, Engels fait savoir que Hales a provoqué au Conseil fédéral de l'Internationale un grand esclandre et a fait voter un blâme à Marx pour avoir dit que «les chefs ouvriers anglais s'étaient vendus ». Marx écrit à Sorge le 4 août 1874: « En ce qui concerne les ouvriers des villes (en Angleterre), il y a lieu de regretter que toute la bande des chefs ne soit pas entrée au Parlement. C'eût été le plus sûr moyen de se débarrasser de cette racaille. » Dans sa lettre à Marx du 11 août 1881, Engels parle des «pires trade unions anglaises, qui se laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou tout au moins payés ». Dans sa lettre à Kautsky du 12 septembre 1882, Engels écrivait: «Vous me demandez ce que les ouvriers anglais pensent de la politique coloniale. Exactement ce qu'ils pensent de la politique en général. Ici, point de parti ouvrier, il n'y a que des conservateurs et des radicaux libéraux ; quant aux ouvriers, ils jouissent en toute tranquillité avec eux du monopole colonial de l'Angleterre et de son monopole sur le marché mondial. » Le 7 décembre 1889, Engels écrit à Sorge : « ... Ce qu'il y a de plus répugnant ici (en Angleterre), c'est la « respectabilité » (respectability) bourgeoise, qui pénètre jusque dans la chair des ouvriers... même Tom Mann, que je considère comme le meilleur de tous, confie très volontiers qu'il déjeunera avec le lord maire. Lorsqu'on fait la comparaison avec les Français, on voit ce que c'est que la révolution. » Dans une lettre du 19 avril 1890 : « le mouvement (de la classe ouvrière en Angleterre) progresse sous la surface, il gagne des couches de plus en plus larges, et surtout parmi la masse inférieure (souligné par Engels) jusque là immobile. Le jour n'est pas loin où cette masse se retrouvera elle même, où elle aura compris que c'est elle, précisément, qui est cette masse colossale en mouvement». Le 4 mars 1891 : « l'échec de l'union des dockers qui s'est désagrégée ; les « vieilles » trade unions conservatrices, riches et partant poltronnes, restent seules sur le champ de bataille »... Le 14 septembre 1891 : au congrès des trade unions à Newcastle, ont été vaincus les vieux unionistes, adversaires de la journée de huit heures, «et les journaux bourgeois avouent la défaite du parti ouvrier bourgeois» (souligné partout par Engels)... Que ces pensées d'Engels, reprises pendant des dizaines d'années, aient aussi été formulées par lui publiquement, dans la presse, c'est ce que prouve sa préface à la deuxième édition (1892) de La situation des classes laborieuses en Angleterre. Il y traite de« l'aristocratie de la classe ouvrière», de la «minorité privilégiée des ouvriers», qu'il oppose à la « grande masse des ouvriers». « La petite minorité privilégiée et protégée » de la classe ouvrière bénéficiait seule des « avantages durables» de la situation privilégiée de l'Angleterre en 1848 1868 ; « la grande masse, en mettant les choses au mieux, ne bénéficiait que d'améliorations de courte durée »... « Avec l'effondrement du monopole industriel de l'Angleterre, la classe ouvrière anglais eperdra sa situation privilégiée ... » Les membres des « nouvelles » unions, des syndicats d'ouvriers non spécialisés, « ont un avantage inappréciable : leur mentalité est un terrain encore vierge, parfaitement libre du legs des « respectables » préjugés bourgeois, qui désorientent les esprits des « vieux unionistes » mieux placés » ... Les « prétendus représentants ouvriers », en Angleterre, sont des gens « à qui on pardonne leur appartenance à la classe ouvrière, parce qu'ils sont eux- mêmes prêts à noyer cette qualité dans l'océan de leur libéralisme »... C'est à dessein que nous avons reproduit des extraits assez abondants des déclarations on ne peut plus explicites de Marx et d’Engels, afin que les lecteurs puissent les étudier dans leur ensemble.Et il est indispensable de les étudier, il vaut la peine d'y réfléchir attentivement. Car là est le nœud de la tactique imposée au mouvement ouvrier par les conditions objectives de l'époque impérialiste. Là encore Kautsky a déjà essayé de « troubler l'eau » et de substituer au marxisme une conciliation mielleuse avec les opportunistes. Dans une polémique avec les social impérialistes déclarés et naïfs (dans le genre de Lensch) qui justifient la guerre du côté de l'Allemagne comme une destruction du monopole de l'Angleterre, Kautsky « rectifie » cette contre vérité évidente au moyen d'une autre contre vérité, non moins évidente. Il remplace la contre vérité cynique par une contre vérité doucereuse ! Le monopole industriel de l'Angleterre, dit il, est depuis longtemps brisé, depuis longtemps détruit, il n'est ni nécessaire ni possible de le détruire. En quoi cet argument est il faux ? En ce que, premièrement, il passe sous silence le monopole colonial de l'Angleterre. Or, comme nous l'avons vu, Engels a soulevé cette question d'une façon parfaitement claire dès 1882, c'est à dire il y a 34 ans ! Si le monopole industriel de l'Angleterre est détruit, le monopole colonial non seulement demeure, mais a entraîné de graves complications, car tout le globe terrestre est déjà partagé ! A la faveur de son mensonge mielleux, Kautsky fait passer subrepticement sa petite idée pacifiste bourgeoise et petite bourgeoise opportuniste selon laquelle il n'y aurait « aucune raison de faire la guerre ». Au contraire, non seulement les capitalistes ont maintenant une raison de faire la guerre, mais il leur est impossible de ne pas la faire s'ils veulent sauvegarder le capitalisme ; car, sans procéder à un repartage des colonies par la violence, les nouveaux pays impérialistes ne peuvent obtenir les privilèges dont jouissent les puissances impérialistes plus vieilles (et moins fortes). Deuxièmement. Pourquoi le monopole de l'Angleterre explique t il la victoire (momentanée) de l'opportunisme dans ce pays ? Parce que le monopole fournit un surprofit,c'est à dire un excédent de profit par rapport au profit capitaliste normal, ordinaire dans le monde entier. Les capitalistes peuvent sacrifier une parcelle (et même assez grande !) de ce surprofit pour corrompre leurs ouvriers, créer quelque chose comme une alliance (rappelez vous les fameuses « alliances » des trade unions anglaises avec leurs patrons, décrites par les Webb), une alliance des ouvriers d'une nation donnée avec leurs capitalistes contre les autres pays. Le monopole industriel de l'Angleterre a été détruit dès la fin du XIX° siècle. Cela est incontestable. Mais comment cette destruction s'est elle opérée ? Aurait elle entraîné la disparition de tout monopole? S'il en était ainsi, la « théorie » de la conciliation (avec l'opportunisme) de Kautsky recevrait une certaine justification. Mais ce n'est justement pas le cas. L'impérialisme est le capitalisme monopoliste. Chaque cartel, trust, syndicat patronal, chaque banque géante, est un monopole. Le surprofit n'a pas disparu, il subsiste. L'exploitation par un seul pays privilégié, financièrement riche, de tous les autres pays demeure et se renforce. Une poignée de pays riches — ils ne sont que quatre en tout, si l'on veut parler de la richesse « moderne », indépendante et véritablement prodigieuse : l'Angleterre, la France, les Etats Unis et l'Allemagne — ont développé les monopoles dans d'immenses proportions, reçoivent un surprofit se chiffrant par centaines de millions sinon par milliards, « chevauchent sur l'échine » de centaines et de centaines de millions d'habitants des autres pays, et luttent entre eux pour le partage d'un butin particulièrement abondant, particulièrement gras et de tout repos. Là est justement l'essence économique et politique de l'impérialisme, dont Kautsky cherche à estomper les très profondes contradictions, au lieu de les dévoiler. La bourgeoisie d'une « grande » puissance impérialiste peut, économiquement, soudoyer les couches supérieures de « ses » ouvriers en sacrifiant à cette fin quelque cent ou deux cent millions de francs par an, car son surprofit s'élève probablement à près d'un milliard. Et la question de savoir comment cette petite aumône est partagée entre ouvriers-ministres, « ouvriers députés » (rappelez-vous l'excellente analyse donnée de cette notion par Engels), ouvriers membres des comités des industries de guerre, ouvriers fonctionnaires, ouvriers organisés en associations étroitement corporatives, employés, etc., etc., c'est là une question secondaire. De 1848 à 1868, et aussi partiellement plus tard, l'Angleterre était seule à bénéficier du monopole ; c'est pourquoi l'opportunisme a pu y triompher des dizaines d'années durant ; il n'y avait pas d'autres pays possédant de riches colonies ou disposant d'un monopole industriel. Le dernier tiers du XIX° siècle a marqué le passage à une nouvelle époque, celle de l'impérialisme. Le capital financier bénéficie d'une situation de monopole non pas dans une seule, mais dans plusieurs grandes puissances, très peu nombreuses. (Au Japon et, en Russie, le monopole de la force militaire, l'immensité du territoire ou des commodités particulières de spoliation des allogènes, de la Chine, etc., suppléent en partie, remplacent en partie le monopole du capital financier contemporain, moderne.) Il résulte de cette différence que le monopole de l'Angleterre a pu demeurer incontesté pendant des dizaines d'années. Le monopole du capital financier actuel est furieusement disputé ; l'époque des guerres impérialistes a commencé. Autrefois l'on pouvait soudoyer, corrompre pour des dizaines d'années la classe ouvrière de tout un pays. Aujourd'hui, ce serait invraisemblable, voire impossible ; par contre, chaque «grande »puissance impérialiste peut soudoyer et soudoie des couches moins nombreuses(que dans l'Angleterre des années 1848 à 1868) de l'« aristocratie ouvrière ». Autrefois, un « parti ouvrier bourgeois » selon l'expression remarquablement profonde d'Engels, ne pouvait se constituer que dans un seul pays, attendu qu'il était seul à détenir le monopole, mais en revanche pour longtemps. Aujourd'hui, « le parti ouvrier bourgeois» est inévitable et typique pour tous les pays impérialistes ; mais, étant donné leur lutte acharnée pour le partage du butin, il est improbable qu'un tel parti puisse triompher pour longtemps dans plusieurs pays. Car les trusts, l'oligarchie financière, la vie chère, etc., en permettant de corrompre de petits groupes de l'aristocratie ouvrière, écrasent, oppriment, étouffent et martyrisent de plus en plus la masse du prolétariat et du semi prolétariat. D'une part, la tendance de la bourgeoisie et des opportunistes à transformer une poignée de très riches nations privilégiées en parasites « à perpétuité » vivant sur le corps du reste de l'humanité, à « s'endormir sur les lauriers » de l'exploitation des Noirs, des Indiens, etc., en les maintenant dans la soumission à l'aide du militarisme moderne pourvu d'un excellent matériel d'extermination. D'autre part, la tendance des masses, opprimées plus que par le passé et subissant toutes les affres des guerres impérialistes, à secouer ce joug, à jeter bas la bourgeoisie. C'est dans la lutte entre ces deux tendances que se déroulera désormais inéluctablement l'histoire du mouvement ouvrier. Car la première tendance n'est pas fortuite : elle est économiquement « fondée ». La bourgeoisie a déjà engendré et formé à son service des « partis ouvriers bourgeois » de social chauvins dans tous les pays. Il n'y à aucune différence essentielle entre un parti régulièrement constitué comme, par exemple, celui de Bissolati en Italie, parti parfaitement social- impérialiste, et, disons, le pseudo parti à demi constitué des Potressov, Gvozdev, Boulkine, Tchkhéidzé. Skobelev et Cie. Ce qui importe, c'est que, du point de vue économique, le rattachement de l'aristocratie ouvrière à la bourgeoisie est parvenu à sa maturité et s'est achevé ; quant à la forme politique, ce fait économique, ce changement des rapports de classe s'en trouvera une sans trop de « difficulté ». Sur la base économique indiquée, les institutions politiques du capitalisme moderne — la presse, le Parlement, les syndicats, les congrès, etc. — ont créé à l'intention des ouvriers et des employés réformistes et patriotes, respectueux et bien sages, des privilèges et des aumônes politiques correspondant aux privilèges et aux aumônes économiques. Les sinécures lucratives et de tout repos dans un ministère ou au comité des industries de guerre, au Parlement et dans diverses commissions, dans les rédactions de « solides » journaux légaux ou dans les directions de syndicats ouvriers non moins solides et « d'obédience bourgeoise », voilà ce dont use la bourgeoisie impérialiste pour attirer et récompenser les représentants et les partisans des « partis ouvriers bourgeois ». Le mécanisme de la démocratie politique joue dans le même sens. Il n'est pas question, au siècle où nous sommes, de se passer d'élections ; on ne saurait se passer des masses ; or,à l'époque de l'imprimerie et du parlementarisme,on ne peut entraîner les masses derrière soi sans un système largement ramifié, méthodiquement organisé et solidement outillé de flatteries, de mensonges, d'escroqueries, de jongleries avec des mots populaires à la mode, sans promettre à droite et à gauche toutes sortes de réformes et de bienfaits aux ouvriers, pourvu qu'ils renoncent à la lutte révolutionnaire pour la subversion de la bourgeoisie. Je qualifierais ce système de Lloydgeorgisme, du nom d'un des représentants les plus éminents et les plus experts de ce système dans le pays classique du « parti ouvrier bourgeois », le ministre. anglais Lloyd George. Brasseur d'affaires bourgeois de premier ordre et vieux flibustier de la politique, orateur populaire, habile à prononcer n'importe quel discours, même rrrévolutionnaire, devant un auditoire ouvrier, et capable de faire accorder de coquettes aumônes aux ouvriers obéissants sous l'aspect de réformes sociales (assurances, etc.), Lloyd George sert à merveille la bourgeoisie ; et il la sert justement parmi les ouvriers, il propage son influence justement au sein du prolétariat, là où il est le plus nécessaire et le plus difficile de s'assurer une emprise morale sur les masses. Et y a t il une grande différence entre Lloyd George et les Scheidemann, les Legien, les Henderson et les Hyndman, les Plékhanov, les Renaudel et consorts ? Parmi ces derniers, nous objectera t on, il en est qui reviendront au socialisme révolutionnaire de Marx. C'est possible, mais c'est là une différence de degré insignifiante si l'on considère la question sur le plan politique, c'est à dire à une échelle de masse. Certains personnages parmi les chefs social chauvins actuels peuvent revenir au prolétariat. Mais le courant social chauvin ou (ce qui est la même chose) opportuniste ne peut ni disparaître, ni « revenir » au prolétariat révolutionnaire. Là où le marxisme est populaire parmi les ouvriers, ce courant politique, ce « parti ouvrier bourgeois », invoquera avec véhémence le nom de Marx. On ne peut le leur interdire, comme on ne peut interdire à une firme commerciale de faire usage de n'importe quelle étiquette, de n'importe quelle enseigne ou publicité. On a toujours vu, au cours de l'histoire, qu'après la mort de chefs révolutionnaires populaires parmi les classes opprimées, les ennemis de ces chefs tentaient d'exploiter leur nom pour duper ces classes. C'est un fait que les « partis ouvriers bourgeois », en tant que phénomène politique, se sont déjà constitués dans tous les pays capitalistes avancés, et que sans une lutte décisive et implacable, sur toute la ligne, contre ces partis ou, ce qui revient au même, contre ces groupes, ces tendances, etc., il ne saurait être question ni de lutte contre l'impérialisme, ni de marxisme, ni de mouvement ouvrier socialiste. La fraction Tchkhéidzé, Naché Diélo, Golos Troudaen Russie et les « okistes » à l'étranger, ne sont rien de plus qu'une variété d'un de ces partis. Nous n'avons pas la moindre raison de croire que ces partis puissent disparaître avant la révolution sociale. Au contraire, plus cette révolution se rapprochera, plus puissamment elle s'embrasera, plus brusques et plus vigoureux seront les tournants et les bonds de son développement, et plus grand sera, dans le mouvement ouvrier, le rôle joué par la poussée du flot révolutionnaire de masse contre le flot opportuniste petit bourgeois. Le kautskisme ne représente aucun courant indépendant ; il n'a de racines ni dans les masses, ni dans la couche privilégiée passée à la bourgeoisie. Mais le kautskisme est dangereux en ce sens qu'utilisant l'idéologie du passé, il s'efforce de concilier le prolétariat avec le « parti ouvrier bourgeois », de sauvegarder l'unité du prolétariat avec ce parti et d'accroître ainsi le prestige de ce dernier. Les masses ne suivent plus les social chauvins déclarés ; Lloyd George a été sifflé en Angleterre dans des réunions ouvrières ; Hyndman a quitté le parti ; les Renaudel et les Scheidemann, les Potressov et les Gvozdev sont protégés par la police. Rien n'est plus dangereux que la défense déguisée des social chauvins par les kautskistes. L'un des sophismes kautskistes les plus répandus consiste à se référer aux « masses ». Nous ne voulons pas, prétendent ils, nous détacher des masses et des organisations de masse ! Mais réfléchissez à la façon dont Engels pose la question. Les « organisations de masse » des trade unions anglaises étaient au XIX° siècle du côté du parti ouvrier bourgeois. Marx et Engels ne recherchaient pas pour autant une conciliation avec ce dernier, mais le dénonçaient. Ils n'oubliaient pas, premièrement, que les organisations des trade-unions englobent directement une minorité du prolétariat. Dans l'Angleterre d'alors comme dans l'Allemagne d'aujourd'hui, les organisations ne rassemblent pas plus de 1/5 du prolétariat. On ne saurait penser sérieusement qu'il soit possible, en régime capitaliste, de faire entrer dans les organisations la majorité des prolétaires. Deuxièmement, et c'est là l'essentiel, il ne s'agit pas tellement du nombre des adhérents à l'organisation que de la signification réelle, objective, de sa politique : cette politique représente t elle les masses, sert elle les masses, c'est à dire vise t elle à les affranchir du capitalisme, ou bien représente t elle les intérêts de la minorité, sa conciliation avec le capitalisme ? C'est précisément cette dernière conclusion qui était vraie pour l'Angleterre du XIX° siècle, et qui est vraie maintenant pour l'Allemagne, etc. Engels distingue entre le « parti ouvrier bourgeois » des vieilles trade unions, la minorité privilégiée, et la « masse inférieure », la majorité véritable ; il en appelle à cette majorité qui n'est pas contaminée par la « respectabilité bourgeoise ». Là est le fond de la tactique marxiste! Nous ne pouvons — et personne ne peut — prévoir quelle est au juste la partie du prolétariat qui suit et suivra les social chauvins et les opportunistes. Seule la lutte le montrera, seule la révolution socialiste, en décidera finalement. Mais ce que nous savons pertinemment, c'est que les « défenseurs de la patrie » dans la guerre, impérialiste ne représentent qu'une minorité. Et notre devoir, par conséquent, si nous voulons rester des socialistes, est d'aller plus bas et plus profond,vers les masses véritables : là est toute la signification de la lutte contre l'opportunisme et tout le contenu de cette lutte. En montrant que les opportunistes et les social chauvins trahissent en fait lés intérêts de la masse, défendant les privilèges momentanés d'une minorité d'ouvriers, propagent les idées et l'influence bourgeoises et sont en fait les alliés et les agents de la bourgeoisie, nous apprenons aux masses à discerner leurs véritables intérêts politiques et à lutter pour le socialisme et la révolution à travers les longues et douloureuses péripéties des guerres impérialistes et des armistices impérialistes. Expliquer aux masses que la scission avec l'opportunisme est inévitable et nécessaire, les éduquer pour la révolution par une lutte implacable contre ce dernier, mettre à profit l'expérience de la guerre pour dévoiler toutes les ignominies de la politique ouvrière nationale libérale au lieu de les camoufler : telle est la seule ligne marxiste dans le mouvement ouvrier mondial. Dans notre prochain article, nous essaierons de résumer les principaux caractères distinctifs de cette ligne, en l'opposant au kautskisme.

Rédigé en octobre1916 Publié en décembre 1916 dans le n° 2du « Recueil du Social Démocrate»

Signé : N. Lénine Conforme au texte du « Recueil»


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